• Le Porteur de Lumière - Chapitre 10

    Deux jours après l’annonce de la mort de Jean le Baptiste, Jésus et Judas étaient repartis avec les deux disciples.

    Nous recevions régulièrement de leurs nouvelles, mon grand frère se faisait un point d’honneur à nous envoyer au moins une lettre par semaine. La popularité de notre Ami croissait un peu plus chaque jour et il arrivait même que j’entende parler de lui lorsque je me rendais au Marché de Lutéçarem. Jésus accomplissait de plus en plus de miracles et les gens se tournaient vers lui avec espoir. Des espoirs différents. Certains voyaient en lui un simple guérisseur capable de calmer toutes sortes de petits bobos et grosses blessures, d’autres voulaient le suivre pour être pardonnés et lavés de leurs péchés…  Certains savaient qu’il était de la famille de Jean, et ils espéraient qu’il allait tout faire pour venger la mort injuste de son cousin en déclarant la guerre aux Athés. Et d’autres se contentaient de vouloir écouter ses « petites histoires symboliques », même s’ils n’en comprenaient pas toujours le sens.

    La Mort de Jean avait déclenché quelque chose dans le pays. Un vent de révolte supplémentaire. Ceux qui savaient que Jean le Baptiste était innocent des meurtres commis en son nom et qu’il avait tout de même été condamné pour ce prétexte étaient scandalisés, outrés, révoltés… Ils voulaient renverser le Pouvoir pour le venger et ils espéraient bien avoir le soutien de Jésus, que ce dernier prendrait la tête de leur groupe de « rebelle ». Et ceux qui croyaient que Jean était bien coupable des meurtres voyaient en Jésus une menace à exterminer également, songeant aussi qu’il voudrait forcément se venger.

    Personne ne semblait comprendre que notre Cher Ami ne voulait PAS se battre ainsi, avec des armes, des meurtres, des attentats…

    Les Hommes ne songent-ils donc qu’à la Guerre, à la Mort, aux Conflits… ?

    Lazare était un peu plus blasé à chaque lettre que nous recevions de Judas. Celui-ci aussi semblait parfois extrêmement fatigué du comportement Humain.

    Jésus faisait des Miracles, à leurs yeux Jésus était donc un peu magicien et donc… Jésus pouvait surement accomplir quelques miracles pour se débarrasser de ces « ordures qui ont assassiné Jean ! »

    Ils ne voyaient pas qu’eux-mêmes étaient loin d’être irréprochables…

    Mais notre Ami ne se décourageait pas et continuait son voyage, inlassablement. Certains entendraient forcément son message et le comprendraient.

     

    ~

     

    «A Laz et Sara, 

     

    Nous sommes à présent douze constamment, au minimum. Dix Disciples nous suivent chaque jour, Jésus et moi, c’est officiel. Tous les jours, Jésus prêche, il raconte le même genre de petites histoires qu’il nous racontait à nous et que nous aimions tant. Lorsque j’ai un peu de temps, je les inscrits sur un carnet afin que nous n’oublions pas son Enseignement. Et quand il ne prêche pas, il accompli ses Miracles. Des centaines de personnes viennent le voir chaque jour, certains viennent vraiment de très loin ! Il est arrivé plus d’une fois que certain se battent pour avoir le droit de passer avant d’autres, on doit parfois intervenir pour calmer tout ce petit monde. Nous avons beau continuer à voyager en même temps, il est à présent loin le temps où nous étions juste nous deux. Je suis heureux de voir qu’il intéresse autant le Peuple, même s’ils ne comprennent pas souvent ce qu’il veut dire. Les gens sont trop terre à terre, ils ne pigent pas les symbolismes et les messages de certaines de ses histoires. Même parmi les dix autres Disciples, il y en a quelques uns que j’aimerai bien secouer parfois ! Nous sommes les privilégiés, ceux que Jésus à choisi et certains d’entre eux vont se disputer à mi-voix pour savoir lequel d’entre nous est le préféré du « Maître » comme ils l’appellent. Nous sommes pourtant censés être au-dessus de ces enfantillages… Heureusement, dans le lot, il y a Thomas. Il pose souvent des questions très pertinentes et je l’ai déjà entendu remettre les autres à leur place quand ils se comportent avec un peu trop d’immaturité. Il comprend les messages de Jésus. Lorsque ce dernier vient de finir de nous raconter une histoire et nous demande notre opinion ou un « qui a tort et qui a raison dans cette histoire ? » Thomas ne se trompe jamais. Dans ce groupe, il y a aussi Jehan. C’est le plus jeune de nous tous, il a tout juste seize ans, mais vous verriez à quel point il est attentif, curieux, passionné et ouvert d’esprit… Souvent, il me rappelle Lazare et moi, au même âge, c’est assez amusant.

    Au fait, nous allons surement revenir pour les Fêtes d’Avril ! Je tiens à ce que Jésus vienne dormir à la maison, au calme. Il a besoin de se reposer. Je pense que vous serez d’accord avec moi pour essayer de filtrer un peu les visites qu’il aura certainement à ce moment là et pour que nous couchions les Disciples ailleurs.

    Je vous embrasse fort, tous les deux. Faites une bise de ma part à Marie et Marthe !

    Judas. »

    Je signe en bas du parchemin que je plie ensuite avec soin, avant de le glisser dans une enveloppe. Ma petite sœur devrait la recevoir d’ici une semaine si je parviens à envoyer le courrier demain. Les ronflements sonores provenant des deux pièces voisines me font soupirer. Nous nous sommes répartis tant bien que mal dans une maison où on a bien voulu nous accueillir pour la nuit. Ce n’est pas difficile de trouver un toit, tout le monde veut que Jésus dorme chez soi. Mais si ce dernier a toujours droit à une chambre à part, heureusement pour lui, nous autres devons nous partager le reste des lieux comme nous le pouvons. Et les ronflements de certains commencent à m’agacer prodigieusement, surtout quand ils se passent le relai. Guère enthousiaste à l’idée de rejoindre mes compagnons ronfleurs, je me lève des marches de l’entrée de la maison où je me suis assis pour écrire. Sur la pointe des pieds, je traverse la salle à manger squattée par les dormeurs et je pose ma lettre sur mon sac rangé avec les autres. Le sommeil ne me faisant pas envie, je retourne ensuite dans le jardin afin de respirer l’air frais de la nuit. Une lueur attire mon attention, provenant d’une fenêtre entrouverte. Je souris en constatant que c’est la chambre occupée par Jésus. Il a dû s’endormir comme une masse pour avoir oublié d’éteindre. En m’adossant contre le mur près de l’encadrement de la fenêtre, je lève les yeux vers la voute céleste, me demandant si son Père veille sur lui depuis « là-haut »  comme le font parfois les pères humains lorsque leurs enfants sommeillent dans leur lit.

    Combien de temps allons-nous continuer cette vie ? J’ai conscience que ce ne sera pas ainsi définitivement, il va bien falloir que ça s’arrête tôt ou tard. Son premier miracle date d’il y a environ trois ans maintenant. Un joli cadeau pour Sara et Lazare. Je me demande s’il ne l’a pas fait exprès…  Trois ans, déjà… C’est passé si vite. Combien a-t-il accompli de Miracles pendant ce laps de temps ? Enormément. Et les gens sont toujours plus nombreux. Il est maintenant encore plus connu que feu son cousin Jean. Ouais, Jésus devrait vraiment faire une pause avant de tomber malade. Quoique… est-ce que le Fils de Dieu peut tomber malade ? A bien réfléchir, je ne l’ai même jamais vu enrhumé. Petit veinard.

    Jusqu’où sa popularité va-t-elle s’accroître ? Les Croyants et les Athés le regardent de plus en plus d’un mauvais œil, je trouve ça inquiétant. Ils risquent de vouloir faire de lui un « exemple » comme ils ont fait avec Jean le Baptiste. Peut-être devrait-il se faire oublier pendant quelques temps…

    - Judas…

    Sa voix douce m’appelle, je tourne la tête vers la fenêtre entrebâillée. Il s’est retourné dans son lit, toujours couché, et me regarde.

    - Désolé, je ne voulais pas te réveiller.

    Je me décolle du mur en me disant que je devrais rentrer et essayer de dormir quelques heures.

    - Tu sembles bien soucieux, remarque-t-il.

    Après un instant d’hésitation, je fini par pousser les battants de la fenêtre que j’enjambe, et je pénètre dans la chambre.

    - Je m’inquiète un peu pour toi, c’est tout.

    Il me sourit :

    - Vraiment ? Pourquoi donc ?

    Sans bruit, je m’approche et m’assoit par terre, à son chevet :

    - Tu es épuisé, tu devrais prendre des vacances. Je sais bien que les gens que nous voyons chaque jour sont dans le besoin, mais tu vas finir par te tuer à la tâche.

    - Me tuer à la tâche… répète-il d’un air pensif comme si cette phrase avait quelque ironie.

    - Ne nie pas que tu es épuisé, Jésus. Le soir, tu t’endors sitôt que ta tête touche l’oreiller.

    Sa main se pose sur ma tête et caresse mes cheveux avec douceur :

    - Et ai-je l’air si fatigué, le matin, lorsque je me lève ?

    - Non… mais quand même. C’est vraiment sain, comme mode de vie… ?

    Il ne répond pas. C’est rare que mon Cher Ami laisse un silence s’éterniser ainsi, au point que je finis par tourner les yeux vers lui pour voir s’il ne s’est pas rendormi. Non. Ses yeux sont grands ouverts et il m’observe avec sa tendresse infinie qui me donne envie de me transformer en gros chat et d’aller ronronner au coin du feu. Sa main délaisse ma chevelure pour se poser sur ma joue et il murmure :

    - Ce mode de vie prendra bientôt fin, Judas Bien Aimé. Le Temps est à présent compté…  Je veux en accomplir le maximum avant la Fin.

    Des paroles qui ne me rassurent pas et qui nouent mes entrailles tandis que je répète à mi-voix :

    - La Fin…

    -… N’est que le Début d’un Nouveau Commencement, tu ne l’as pas oublié ?

    C’est vrai. Mais j’ai quand même peur. Peur parce que mon cœur pressent déjà ce qui va lui arriver sous peu. Peur de ce que sera Après. Et parce que je ne peux m’empêcher de Douter, de me demander s’il va vraiment falloir en passer par là.

    - Judas… ne laisse pas de mauvais sentiments s’emparer de ton Cœur.

    Je rougis, un peu honteux d’avoir ces pensées si bassement humaines alors que le Fils de Dieu est à mes côtés et que je dois avoir pleinement confiance en lui. Confiance. Mon Cher Ami connaît des choses qui nous échappe et je ne dois pas me contenter de ma vision, je dois me fier à ce qu’il Voit lui, à ce qu’il Sait. Comme toujours.

    - Je n’ai pas oublié, non.

    - N’oublie jamais que je ne peux pas accomplir mon Destin sans ton aide, Judas… Tu ne dois pas fléchir.

    Mon propre destin me donne envie de vomir et de sauter de joie en même temps. Que le Fils de l’Homme ait besoin de moi pour sa Destinée est un Immense Privilège, mais tout ce que ça inclus me tord les boyaux d’avance.

    Je prends une profonde inspiration pour chasser mes doutes, mes peurs en fixant Jésus dans les yeux afin qu’ils achèvent de m’apaiser. Je me laisse porter par son regard calme tandis que la confiance me revient.

    Il sourit une fois que je suis bel et bien redevenu Maître de moi-même et de mes émotions.

    Ses paupières se ferment tandis que sa main quitte ma joue. Je n’ai pas envie de partir et de retourner près des autres. En silence, toujours en restant assis par terre, je croise les bras sur le matelas occupé par mon Ami et j’appuie ma joue contre eux en guise d’oreiller. Et alors que je glisse lentement mais surement dans le sommeil, je sens nettement la main de Jésus se poser sur l’une des miennes et entrelacer nos doigts.

     


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