• Le Porteur de Lumière - Chapitre 11

    La quinte de toux qui anime Lazare me noue les entrailles. Depuis trois jours, il est malade comme un chien et les médicaments n’ont pas l’air de vouloir faire effet. Soucieuse, mais essayant de ne pas lui montrer, je suis assise sur le bord du lit et je lui caresse les cheveux.

    - Tu as besoin de quelque chose ? A boire ?

    Il fait non de la tête, les yeux fiévreux, le teint pâle.

    - Reste juste avec moi, Sara, c’est tout ce que je veux.

    Sa main attrape la mienne et la serre. J’ai toujours aimé la chaleur qui se dégageait de lui, c’est rassurant et réconfortant, mais je n’aime pas cette chaleur brûlante là, celle de la fièvre… cette chaleur me terrifie.

    - Judas nous a dit qu’ils reviendraient pour les Fêtes d’Avril… Tu crois que tu peux tenir le coup jusque-là… ?

    Il cligne des yeux, son pouce caresse doucement le dos de ma main pour me rassurer.

    - A quoi tu penses, Sara ?

    - Jésus fait je ne sais pas combien de miracles par jour, il guérit les paralysés, les malades… il peut surement faire quelque chose pour toi, si le traitement ne marche pas… Tu es son ami, après tout, il peut bien… t’aider.

    Laz reste silencieux. Il réfléchit à la question. J’écarte les mèches d’ébène collées à son front par la sueur en écoutant sa respiration un peu saccadée.

    - On ne peut pas demander à Jésus d’accélérer son retour pour le simple plaisir de me soigner, finit-il par répondre à mi-voix. Tu l’as dit à l’instant, il soigne bon nombre d’autres personnes tous les jours… s’il se dépêche de revenir juste pour moi, il va laisser d’autres gens de côté et peut-être que certains qu’il aurait pu sauver vont mourir.  Je ne veux pas qu’il délaisse les autres, juste pour mon cas personnel.

    Avec un léger sourire, il ajoute :

    - Et puis, je vais m’en sortir, alors ne t’inquiète pas trop et laisse-le continuer tranquillement son voyage.

    Je lui rends tant bien que mal son sourire, mais j’ai l’impression d’avoir une crampe dans la mâchoire.

    Lazare ferme les yeux. Je reste près de lui tandis que le sommeil l’emporte, je me rassure comme je peux en l’écoutant respirer, en regardant son torse se soulever à chaque respiration…

    Tu dois t’en sortir, mon amour…

    Peut-être puis-je quand même prévenir Judas de l’état de santé de Laz ? Ainsi, je ne suis pas en train d’appeler Jésus à l’aide, je ne fais que prévenir… et ils aviseront eux-mêmes s’ils rentrent plus vite ou non.

    Ouais… je vais faire ça… Si demain matin, l’état de santé de mon tendre époux n’a pas connu d’amélioration, j’enverrai un message.

     

    ~

     

    Judas :

    Le soleil est haut dans le ciel et c’est encore une journée de folie pour Jésus. Heureusement, il a daigné m’écouter tout de même et s’accorde une vraie pause midi, à l’écart et sans miracle. Assis sur le bord d’une fontaine, il profite du calme. Ou presque. Des enfants ont échappé à la vigilance de leurs parents et sont venus se joindre à lui, mais ils ne sont pas gênants. Jésus aime beaucoup la compagnie des enfants, ils ont beau être « petits » ils sont parfois beaucoup plus perspicaces que les adultes et ils écoutent ses Paroles avec une attention candide qui n’est pas noircie par l’égo. Un petit garçon aux cheveux noirs et aux yeux verts s’est carrément mis dans la fontaine et verse de l’eau sur la tête d’un de ses camarades à la chevelure de neige :

    - Je te baptise ! Tu es lavé de tes péchés !

    - J’étais pas sale ! proteste l’autre enfant.

    - Plus maintenant ! rétorque celui qui a « baptisé », puisque je t’ai lavé !

    Amusé par ce petit numéro ambulant, Jésus rit et ébouriffe la tignasse noire. Assis à côté de lui, sage, un autre enfant, tout blond celui là, regarde mon Ami avec de grands yeux curieux et respectueux. Il finit par demander timidement :

    - Tu nous racontes une histoire ?

    - Oh oui, une histoire ! s’écrient les deux autres immédiatement.

    Je croise les bras, adossé contre le mur en les observant de loin.

    - Judas !

    Tournant la tête, j’aperçois Jehan qui court vers moi en portant une lettre :

    - C’est arrivé à l’instant, pour toi !

    - Merci !

    Je récupère le courrier sans attendre, impatient d’avoir des nouvelles de ma sœur et de mon beau-frère. Mais à mesure que je parcours les lignes, mon sourire s’estompe pour céder la place à une certaine inquiétude.

    Jésus a fini de raconter son histoire, il me rejoint en portant le petit blondinet dans ses bras :

    - Tu es soucieux… De mauvaises nouvelles ?

    - Lazare est malade, ça semble grave et Sara a l’air folle d’inquiétude.

    Il hoche la tête pour lui-même, le regard un peu perdu dans le vague. Je replie le courrier et le glisse dans la poche de ma veste.

    - Ne t’inquiète pas, Judas, dans une semaine maximum nous serons prêts d’eux.

    Mon regard coulisse vers lui, je ne dis rien. Nous rentrons bientôt, c’est vrai… mais je n’ai pas non plus oublié notre discussion dans sa chambre. Je ne sais que trop bien ce qu’implique notre retour, nous ne repartirons plus en voyage après ça…

    ~

     

    Lazare est mort.

    Mon monde s’est écroulé. J’ai été incapable de prendre les choses en main et sans Marie et Marthe pour gérer, je ne sais pas ce que j’aurais fait.

    Lazare est parti. Sans moi.

    Il s’est endormi un soir, et j’avais l’impression qu’il allait un peu mieux, j’avais même bon espoir de voir sa santé s’améliorer enfin, que les médicaments allaient enfin faire effet… mais non… au matin, toute chaleur l’avait quitté.

    Il était froid. Si froid…

    Je n’arrive pas à me faire à cette idée. A chaque coin et recoin de la maison, je m’attends à entendre sa voix, à sentir ses bras adorés me serrer soudain contre son corps chaud et plein de vie…

    Et Judas qui n’est pas là… Marthe a carrément envoyé quelqu’un les prévenir, pour que ça aille plus vite qu’un courrier. Quand est-ce qu’elle a fait ça ? Je ne sais plus… J’ai l’impression d’être totalement déconnectée de tout ce qui m’entoure depuis que Lazare s’en est allé. Et je ne sais même pas si le Messager est arrivé.

    J’ai toujours connu Laz… Il était déjà le meilleur ami de Judas lorsque je suis née, alors je ne sais pas ce que c’est que de vivre sans l’avoir au minimum dans la maison voisine.

    Et pauvre Judas… Il va culpabiliser de ne pas avoir été là pour ses derniers instants et d’avoir manqué la mise en tombeau.

    Maintenant que Lazare n’est plus là, est-ce que ça serait égoïste de ma part de demander à mon grand frère de rester à la maison… ? Au moins quelques temps. Ou peut-être qu’au contraire, il aura encore plus besoin de suivre Jésus, pour se changer les idées…

    Je suis totalement perdue, je n’ai plus le moindre repère. Chaque jour est une épreuve et à l’heure actuelle je suis totalement angoissée à l’idée de me dire que je dois continuer à vivre malgré tout, à accomplir mes travaux de couture, à aller les vendre… pour rentrer à la maison ensuite et… être seule. Marie et Marthe sont là, bien sûr, mais…  mais ce n’est pas pareil. Elles ne sont pas Lazare.

    Il est irremplaçable.

    D’ailleurs, je suis incapable de retourner dans la maison, dans notre chambre. Trop de souvenirs. Je suis retournée m’installer dans la demeure de mon enfance et j’ai une nette tendance à squatter la chambre de Judas, ce qui ne m’empêche pas de traverser le jardin commun tous les jours pour aller voir mes belles-sœurs et travailler avec elles.

    Parfois, je ne peux m’empêcher d’en vouloir un peu à Jésus. Bien sûr, je comprends les arguments de Lazare qui disait que notre Ami avait aussi d’autres gens à s’occuper, tout ça… mais quand même… Ses occupations sont-elles donc plus importantes que la survie d’un ami ? Si ça avait été Judas, le malade, aurait-il laissé faire ainsi les choses ? Ou aurait-il accouru à son chevet pour le sauver ?

    Je ne sais pas…

    J’ai envie d’en vouloir absolument à quelqu’un et c’est facile d’en vouloir au « Faiseur de Miracles qui ne vient même pas soigner son Ami ». Une maladie, ce n’est pas tangible, je ne peux pas lui donner forme et la frapper jusqu’à ce qu’elle meurt elle-même entre mes doigts.

    Est-ce pour autant plus intelligent d’en vouloir à Jésus ? Si je lui balance cinquante reproches, est-ce que ça me soulagera vraiment ? Pas sûre… Et puis, je n’ai aucun droit sur lui, je ne pouvais pas non plus le kidnapper et le forcer à venir au chevet de mon époux agonisant.

    Les Fêtes d’Avril, c’est bientôt. Ils seront sous peu à la maison, il faut juste que je m’arme un peu de patience et que je survive tant bien que mal en les attendant… Les jours à venir vont me donner l’impression de durer des mois, mais ça finira bien par passer. Je crois. J’espère.


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