• Le Porteur de Lumière - Chapitre 12

    Judas :

    Il fait bon sur la plage. Je laisse le vent jouer avec mes cheveux tandis que je regarde les étoiles se refléter dans la mer. Nous serons bientôt à la maison, je vais pouvoir retrouver ma sœur et mon beau-frère.

    Quel étrange sentiment dans mon cœur. J’ai hâte de retrouver mon chez moi, mais ma joie est teintée de peur lorsque je songe à ce qu’implique notre retour et tout ce qui va s’ensuivre.

    Mais je commence à être las de ce voyage qui dure depuis longtemps à présent. Au fil des années, alors que notre groupe s’agrandissait, j’ai bien remarqué que les autres Disciples se disputaient un peu la place de « favoris » de Jésus. Chacun a envie d’être celui qui le comprend le mieux, celui qui aura les réponses les plus intelligentes, celui qui aura le premier regard approbateur de sa part… Une compétition tellement futile et stupide. Ils savent que je le connais depuis bien plus longtemps qu’eux et souvent ils sont venus me demander « Qu’est-ce qu’il a pu te raconter à toi ? », « Dis-nous tous les secrets du Maître, Judas ! », « Tu as parlé longuement avec lui, hier soir, de quoi avez-vous discuté ? »

    Leurs yeux brillent et ils meurent d’envie d’entendre mes réponses en pensant que ça va les éclairer davantage… Mais les rares fois où je veux leur faire comprendre certaines choses, ils ne comprennent pas. Ou ne veulent pas comprendre. Ou tout simplement, ils ne réalisent pas que Jésus leur a déjà dit ce qu’ils me demandent Ils pensent aussi que chaque parole qu’il dit est forcément importante. Un jour, faudra que j’ose leur dire qu’il m’a simplement avoué adorer le gratin dauphinois préparé par Lazare et que ce dernier devrait en faire plus souvent.

    Un sourire amusé étire mes lèvres à cette pensée tandis que j’imagine la tête des dix autres si je leur répondais vraiment ça à l’occasion. Ça serait si drôle.

    Néanmoins, je sais que je ne peux pas tout leur dire non plus. C’est à eux d’apprendre à comprendre à leur rythme.

    Et s’ils savaient jusqu’à quel point je suis lié à Jésus, la jalousie pourrait les consumer. Le feu de l’amour pourrait alors devenir un feu de jalousie et tout brûler sur place au lieu d’éclairer le chemin.

    Je retire mes sandales et m’avance un peu plus sur le sable chauffé par le soleil de la journée. L’eau salée vient me lécher les orteils tandis que je laisse mon regard se perdre au loin.

    Je sens Sa présence à mes côtés quelques instants plus tard, il s’est approché sans bruit. Sa voix est un murmure :

    - La Volonté de mon Père va bientôt devoir s’accomplir, Judas.

    Je frissonne et croise les bras comme pour me protéger d’un vent froid inexistant :

    - Que faudra-t-il que je fasse… ?

    - M’aider à mourir, à quitter mon habit de chair.

    Je ferme les yeux, accablé. C’est moi qui aie envie de mourir.

    - Ne me demande pas de te planter un couteau dans la gorge.

    - Tu sais parfaitement que ce n’est pas ainsi qu’il faudra agir.

    Cherchant désespérément à me débarrasser de cette mission peu réjouissante, je cherche hâtivement un prétexte.

    - Ils n’ont pas eu besoin de quelqu’un pour mettre ton cousin à mort. Il ne leur faudra pas longtemps de toute façon pour trouver un prétexte et t’arrêter.

    - Judas !

    Le ton de reproche me fait rougir. Je baisse piteusement les yeux.

    - Judas…

    Cette fois-ci, la voix est douce. Son bras se glisse autour de mes épaules tandis qu’il me réconforte et m’apporte un peu de courage :

    - Pour respecter Sa Volonté, j’ai besoin de toi… Lazare aussi a un rôle à jouer. Mais le tien est plus important encore et tu ne dois pas me faire défaut.

    Une Trinité…

    - Tu es comme mon Frère, Judas, mon Frère par l’Esprit. Mon Bien Aimé Judas. A l’image du Père, nous sommes Un.

    Je tourne les yeux vers lui pour plonger dans son regard limpide. Son bras est toujours enroulé autour de mes épaules et son visage est près du mien, paisible, calme… si calme…

    A mi-voix, je murmure :

    - Un comme l’Amant, l’Aimé et l’Amour sont Un…

    Il sourit, approbateur.

    Nous sommes Un.

    - Ton rôle est ingrat, mon Bien Aimé Judas, j’en ai conscience, reprend Jésus dans un chuchotement. L’Ombre que tu vas jeter pour accomplir Sa Volonté mettra en avant ma Lumière.

    - Tout ça pour prendre le Péché du Monde sur tes épaules, hein…

    Un soupir soulève mon torse, j’observe encore sa figure proche de la mienne et je finis par acquiescer :

    - Je ferais ce qui doit être fait…  Je ne te trahirai pas, Jésus, tu peux compter sur moi pour accomplir ma mission.

    Et je ne peux pas revenir sur cette promesse. Il faudra que j’y arrive, que je tienne le coup.

    Mon Ami redresse un peu la tête et embrasse ma tempe en laissant échapper dans un murmure :

    - Judas Verus Lucifer* (Judas Véritable Porteur de Lumière)

    Ainsi en sera-t-il.

    Je ferme les paupières en restant contre Celui à qui je suis Lié pour l’Eternité.


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