• Le Porteur de Lumière - Chapitre 2

    Il y a un monde impressionnant dans les rues de Lutéçarem. Il faut dire que le Marché aujourd’hui est particulièrement important parce qu’il parait que le Iarl reçoit le Roi dans sa demeure. Les gens veulent donc étaler leurs richesses et se faire remarquer autant que possible, au cas où sa Majesté daignerait poser ses yeux sur eux ou passerait carrément faire un tour au Marché.

    La chaleur est suffocante et avancer d’un étal à l’autre devient rapidement pénible et insupportable. Je meurs de chaud.

    Grâce à cette foule, j’ai vendu en temps record la jupe terminée hier soir, des tuniques brodées et j’ai même eu le temps de remplir trois pages de commandes à faire pour les deux mois à venir, c’est donc une bonne journée. Je me faufile tant bien que mal jusqu’à l’étale des épices où je m’arrête pour acquérir cannelle, vanille et curcuma. Marthe n’en a presque plus, je peux bien lui renouveler sa réverse en échange de ses conseils en couture. Ensuite, je rejoins le marchand de tissus. En arrivant, j’ai repéré une soie magnifique de couleur bleu nuit, exactement la même couleur que les yeux de Lazare… Je pourrais peut être lui faire une jolie écharpe avec, ce serait l’occasion d’aborder le sujet qui me turlupine tout en lui offrant… ? Bien que totalement hésitante et sans savoir si j’oserai vraiment lui faire ce cadeau, je fais l’acquisition du tissu. Mon regard vole alors vers le Temple perché en haut de la ville. Un soupir soulève ma poitrine tandis que je vois tous les gens qui entrent et qui sortent. J’irais bien prier Dieu, pour le remercier de ses bontés, parce que ma famille va bien… et pour oser lui demander de m’accorder un peu de courage pour parler à Lazare. Mais il y a bien trop de monde.

    Tant pis. Ou plutôt, je vais aller voir ailleurs.

    Décidée, je quitte les rues les plus fréquentées pour m’enfoncer dans celles plus fraiches et agréables, jusqu’à gagner un vaste jardin où sont plantés de nombreuses herbes aromatiques et une grande majorité d’Oliviers. J’adore ce jardin. Il sent bon et je m’y sens comme un poisson dans l’eau. Machinalement, comme toujours lorsque je viens ici, je cueille quelques brins de menthe et de romarin que je ramènerai à Marthe. Je m’appuie ensuite contre le tronc d’un olivier, tournée vers le Temple qui est bien visible, presque en face, et je ferme les yeux. En silence, j’adresse mes remerciements et ma prière au Divin Père et je laisse le vent me caresser le visage et les odeurs d’aromates chatouiller agréablement mes narines.

    C’est alors que je prends conscience que je ne suis plus seule.

    Un peu gênée d’être surprise dans ma prière, je rouvre les yeux et me retrouve devant un parfait inconnu qui est appuyé contre l’olivier en face de moi et qui me regarde sans hostilité.

    Cet Homme…

    Il doit avoir une vingtaine d’années, comme Lazare et Judas. Ses cheveux sont de ce châtain foncé attribués à ceux qui sont nés très blonds. Mais par-dessus tout… il… dégage quelque chose de différent de nous tous. Ses yeux… je n’ai jamais vu des yeux pareils. Je suis incapable de dire s’ils sont bleus ou verts… Il y a des paillettes d’or dans cette couleur indéfinissable et… de la Lumière. Une Lumière qui semble venir de l’intérieur de son Etre. Son visage est profondément bon et il émane de sa Personne un calme impressionnant. Il est vêtu simplement d’une tunique en lin poussiéreuse, sa besace est usée et les lanières de ses sandales sont usées.

    Un beau sourire étire ses lèvres :

    - Je ne voulais pas te déranger dans ta communication avec le Père, excuse-moi.

    Intimidée par cet homme un peu surprenant, je parviens à bredouiller :

    - Je n’ai peut-être pas choisi aussi l’endroit le plus approprié pour Lui parler. Ne vous excusez pas.

    Il tourne la tête vers le Temple et le contemple sans un mot pendant un moment. Bien que toujours intimidée, je n’ai pas peur de lui. Je n’ai pourtant pas l’habitude de rester en compagnie des gens que je ne connais pas trop et j’ai tendance à ne pas vouloir alimenter les conversations. Mais sa présence me donne envie de rester, comme si tous mes tracas pouvaient s’envoler d’un seul coup.

    - Pourquoi n’es-tu pas allé prier au Temple, dans ce cas ? s’enquiert-il avec une douce curiosité.

    Certains se seraient méfiés de cette question. Si cet inconnu est un Croyant et que je réponds sincèrement, Judas pourrait me récupérer en morceaux dans un panier pendant quelques semaines. Mais je préfère ne pas mentir, persuadée que je ne crains rien du tout :

    - Il y a trop de monde. Prier nécessite un minimum de calme, je trouve et le calme ça n’existe pas là-bas… Je ne veux pas prier pour montrer que je prie, je me fiche de l’opinion des autres à ce sujet. Quand je prie, je veux être seule avec le Père et ne pas être dérangée par du bruit et par les Marchands.

    Les mots ont jailli de ma bouche sans que je les contrôle, mais ils sont sincères. Il m’a écouté avec attention et sans hostilité. Au bout d’un moment, l’inconnu hoche gravement la tête et murmure :

    - La Maison de notre Père n’est plus ce qu’elle était, malheureusement. Tu as raison de venir chercher sa présence dans le calme et dans un lieu plus tranquille.

    L’entendre m’approuver me fait chaud au cœur.

    Des clameurs se font soudain entendre plus loin. Mes mains se crispent autour de mon sac contenant mes achats. Ces clameurs-là sont toujours liées à un nouveau massacre. Un Croyant ou un Athé a encore dû se faire massacrer… ou alors il y a justement une violente querelle en cours. Ça fini toujours mal… Les rues vont être envahies par les gens en colère et il va y avoir encore des blessés. Anxieuse, je me mordille les lèvres en sachant que je ne peux pas retourner dans le centre-ville maintenant, mais l’heure tourne et je dois aussi rentrer bientôt. Je peux soit tenter de quitter dès à présent le jardin et essayer de me faufiler en évitant les mouvements de foule… mais sans la certitude d’arriver en entier à la maison. Soit attendre que ça se calme, ici, et rentrer à la nuit tombée, en sachant que le chemin n’est pas totalement sûr lorsque le soleil est couché.

    Que faire, mais que faire… ? Et suis-je seulement réellement en sécurité, dans ce jardin ?

    Je sursaute lorsque la main de l’inconnu se pose sur mon épaule.

    - Tu ne crains rien, ici. Reste donc en ma compagnie, ils ne viendront pas souiller cet endroit aujourd’hui…

    - Mais le soir arrive et mon frère n’aime pas me savoir sur les routes à ce moment-là…

    Il sourit encore. Mes angoisses s’envolent à tire d’ailes :

    - Je te raccompagnerai chez toi, en échange tu n’auras qu’à me laisser dormir dans ta maison, si vous avez un peu de place, toi et ton frère.

    Et j’accepte. Sans réfléchir. J’ai confiance. Je ne sais pas pourquoi j’ai autant confiance. Mais c’est ainsi.

    En attendant, nous nous asseyons au pied de mon olivier et nous partageons un petit repas réunissant les vivres qu’il avait dans sa besace et quelques fruits que j’ai acheté au marché.

    Remarquant que les lanières de ses sandales sont sur le point de lâcher, je propose spontanément de les lui recoudre, de façon au moins provisoire, avec les quelques bobines de fils que je trimballe toujours avec moi.

    L’air un peu amusé, il accepte et je m’attelle à la tâche tandis qu’il me pose quelques questions sur mon entourage et notre façon de vivre. Je réponds machinalement en maniant l’aiguille à la main, tandis que les échos des clameurs nous parviennent de temps en temps, mais sans jamais se rapprocher de nous. Le contact de ses chaussures me trouble. Ce ne sont pourtant que de simples sandales mais j’ai l’impression de tenir un trésor dans mes doigts. Je me sens un peu bête à les traiter avec autant de respect, comme si elles étaient magiques, mais j’en prends grand soin. Jamais je ne me suis autant appliquée sur l’un de mes autres travaux.


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