• Judas :

    Il fait bon sur la plage. Je laisse le vent jouer avec mes cheveux tandis que je regarde les étoiles se refléter dans la mer. Nous serons bientôt à la maison, je vais pouvoir retrouver ma sœur et mon beau-frère.

    Quel étrange sentiment dans mon cœur. J’ai hâte de retrouver mon chez moi, mais ma joie est teintée de peur lorsque je songe à ce qu’implique notre retour et tout ce qui va s’ensuivre.

    Mais je commence à être las de ce voyage qui dure depuis longtemps à présent. Au fil des années, alors que notre groupe s’agrandissait, j’ai bien remarqué que les autres Disciples se disputaient un peu la place de « favoris » de Jésus. Chacun a envie d’être celui qui le comprend le mieux, celui qui aura les réponses les plus intelligentes, celui qui aura le premier regard approbateur de sa part… Une compétition tellement futile et stupide. Ils savent que je le connais depuis bien plus longtemps qu’eux et souvent ils sont venus me demander « Qu’est-ce qu’il a pu te raconter à toi ? », « Dis-nous tous les secrets du Maître, Judas ! », « Tu as parlé longuement avec lui, hier soir, de quoi avez-vous discuté ? »

    Leurs yeux brillent et ils meurent d’envie d’entendre mes réponses en pensant que ça va les éclairer davantage… Mais les rares fois où je veux leur faire comprendre certaines choses, ils ne comprennent pas. Ou ne veulent pas comprendre. Ou tout simplement, ils ne réalisent pas que Jésus leur a déjà dit ce qu’ils me demandent Ils pensent aussi que chaque parole qu’il dit est forcément importante. Un jour, faudra que j’ose leur dire qu’il m’a simplement avoué adorer le gratin dauphinois préparé par Lazare et que ce dernier devrait en faire plus souvent.

    Un sourire amusé étire mes lèvres à cette pensée tandis que j’imagine la tête des dix autres si je leur répondais vraiment ça à l’occasion. Ça serait si drôle.

    Néanmoins, je sais que je ne peux pas tout leur dire non plus. C’est à eux d’apprendre à comprendre à leur rythme.

    Et s’ils savaient jusqu’à quel point je suis lié à Jésus, la jalousie pourrait les consumer. Le feu de l’amour pourrait alors devenir un feu de jalousie et tout brûler sur place au lieu d’éclairer le chemin.

    Je retire mes sandales et m’avance un peu plus sur le sable chauffé par le soleil de la journée. L’eau salée vient me lécher les orteils tandis que je laisse mon regard se perdre au loin.

    Je sens Sa présence à mes côtés quelques instants plus tard, il s’est approché sans bruit. Sa voix est un murmure :

    - La Volonté de mon Père va bientôt devoir s’accomplir, Judas.

    Je frissonne et croise les bras comme pour me protéger d’un vent froid inexistant :

    - Que faudra-t-il que je fasse… ?

    - M’aider à mourir, à quitter mon habit de chair.

    Je ferme les yeux, accablé. C’est moi qui aie envie de mourir.

    - Ne me demande pas de te planter un couteau dans la gorge.

    - Tu sais parfaitement que ce n’est pas ainsi qu’il faudra agir.

    Cherchant désespérément à me débarrasser de cette mission peu réjouissante, je cherche hâtivement un prétexte.

    - Ils n’ont pas eu besoin de quelqu’un pour mettre ton cousin à mort. Il ne leur faudra pas longtemps de toute façon pour trouver un prétexte et t’arrêter.

    - Judas !

    Le ton de reproche me fait rougir. Je baisse piteusement les yeux.

    - Judas…

    Cette fois-ci, la voix est douce. Son bras se glisse autour de mes épaules tandis qu’il me réconforte et m’apporte un peu de courage :

    - Pour respecter Sa Volonté, j’ai besoin de toi… Lazare aussi a un rôle à jouer. Mais le tien est plus important encore et tu ne dois pas me faire défaut.

    Une Trinité…

    - Tu es comme mon Frère, Judas, mon Frère par l’Esprit. Mon Bien Aimé Judas. A l’image du Père, nous sommes Un.

    Je tourne les yeux vers lui pour plonger dans son regard limpide. Son bras est toujours enroulé autour de mes épaules et son visage est près du mien, paisible, calme… si calme…

    A mi-voix, je murmure :

    - Un comme l’Amant, l’Aimé et l’Amour sont Un…

    Il sourit, approbateur.

    Nous sommes Un.

    - Ton rôle est ingrat, mon Bien Aimé Judas, j’en ai conscience, reprend Jésus dans un chuchotement. L’Ombre que tu vas jeter pour accomplir Sa Volonté mettra en avant ma Lumière.

    - Tout ça pour prendre le Péché du Monde sur tes épaules, hein…

    Un soupir soulève mon torse, j’observe encore sa figure proche de la mienne et je finis par acquiescer :

    - Je ferais ce qui doit être fait…  Je ne te trahirai pas, Jésus, tu peux compter sur moi pour accomplir ma mission.

    Et je ne peux pas revenir sur cette promesse. Il faudra que j’y arrive, que je tienne le coup.

    Mon Ami redresse un peu la tête et embrasse ma tempe en laissant échapper dans un murmure :

    - Judas Verus Lucifer* (Judas Véritable Porteur de Lumière)

    Ainsi en sera-t-il.

    Je ferme les paupières en restant contre Celui à qui je suis Lié pour l’Eternité.


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  • La quinte de toux qui anime Lazare me noue les entrailles. Depuis trois jours, il est malade comme un chien et les médicaments n’ont pas l’air de vouloir faire effet. Soucieuse, mais essayant de ne pas lui montrer, je suis assise sur le bord du lit et je lui caresse les cheveux.

    - Tu as besoin de quelque chose ? A boire ?

    Il fait non de la tête, les yeux fiévreux, le teint pâle.

    - Reste juste avec moi, Sara, c’est tout ce que je veux.

    Sa main attrape la mienne et la serre. J’ai toujours aimé la chaleur qui se dégageait de lui, c’est rassurant et réconfortant, mais je n’aime pas cette chaleur brûlante là, celle de la fièvre… cette chaleur me terrifie.

    - Judas nous a dit qu’ils reviendraient pour les Fêtes d’Avril… Tu crois que tu peux tenir le coup jusque-là… ?

    Il cligne des yeux, son pouce caresse doucement le dos de ma main pour me rassurer.

    - A quoi tu penses, Sara ?

    - Jésus fait je ne sais pas combien de miracles par jour, il guérit les paralysés, les malades… il peut surement faire quelque chose pour toi, si le traitement ne marche pas… Tu es son ami, après tout, il peut bien… t’aider.

    Laz reste silencieux. Il réfléchit à la question. J’écarte les mèches d’ébène collées à son front par la sueur en écoutant sa respiration un peu saccadée.

    - On ne peut pas demander à Jésus d’accélérer son retour pour le simple plaisir de me soigner, finit-il par répondre à mi-voix. Tu l’as dit à l’instant, il soigne bon nombre d’autres personnes tous les jours… s’il se dépêche de revenir juste pour moi, il va laisser d’autres gens de côté et peut-être que certains qu’il aurait pu sauver vont mourir.  Je ne veux pas qu’il délaisse les autres, juste pour mon cas personnel.

    Avec un léger sourire, il ajoute :

    - Et puis, je vais m’en sortir, alors ne t’inquiète pas trop et laisse-le continuer tranquillement son voyage.

    Je lui rends tant bien que mal son sourire, mais j’ai l’impression d’avoir une crampe dans la mâchoire.

    Lazare ferme les yeux. Je reste près de lui tandis que le sommeil l’emporte, je me rassure comme je peux en l’écoutant respirer, en regardant son torse se soulever à chaque respiration…

    Tu dois t’en sortir, mon amour…

    Peut-être puis-je quand même prévenir Judas de l’état de santé de Laz ? Ainsi, je ne suis pas en train d’appeler Jésus à l’aide, je ne fais que prévenir… et ils aviseront eux-mêmes s’ils rentrent plus vite ou non.

    Ouais… je vais faire ça… Si demain matin, l’état de santé de mon tendre époux n’a pas connu d’amélioration, j’enverrai un message.

     

    ~

     

    Judas :

    Le soleil est haut dans le ciel et c’est encore une journée de folie pour Jésus. Heureusement, il a daigné m’écouter tout de même et s’accorde une vraie pause midi, à l’écart et sans miracle. Assis sur le bord d’une fontaine, il profite du calme. Ou presque. Des enfants ont échappé à la vigilance de leurs parents et sont venus se joindre à lui, mais ils ne sont pas gênants. Jésus aime beaucoup la compagnie des enfants, ils ont beau être « petits » ils sont parfois beaucoup plus perspicaces que les adultes et ils écoutent ses Paroles avec une attention candide qui n’est pas noircie par l’égo. Un petit garçon aux cheveux noirs et aux yeux verts s’est carrément mis dans la fontaine et verse de l’eau sur la tête d’un de ses camarades à la chevelure de neige :

    - Je te baptise ! Tu es lavé de tes péchés !

    - J’étais pas sale ! proteste l’autre enfant.

    - Plus maintenant ! rétorque celui qui a « baptisé », puisque je t’ai lavé !

    Amusé par ce petit numéro ambulant, Jésus rit et ébouriffe la tignasse noire. Assis à côté de lui, sage, un autre enfant, tout blond celui là, regarde mon Ami avec de grands yeux curieux et respectueux. Il finit par demander timidement :

    - Tu nous racontes une histoire ?

    - Oh oui, une histoire ! s’écrient les deux autres immédiatement.

    Je croise les bras, adossé contre le mur en les observant de loin.

    - Judas !

    Tournant la tête, j’aperçois Jehan qui court vers moi en portant une lettre :

    - C’est arrivé à l’instant, pour toi !

    - Merci !

    Je récupère le courrier sans attendre, impatient d’avoir des nouvelles de ma sœur et de mon beau-frère. Mais à mesure que je parcours les lignes, mon sourire s’estompe pour céder la place à une certaine inquiétude.

    Jésus a fini de raconter son histoire, il me rejoint en portant le petit blondinet dans ses bras :

    - Tu es soucieux… De mauvaises nouvelles ?

    - Lazare est malade, ça semble grave et Sara a l’air folle d’inquiétude.

    Il hoche la tête pour lui-même, le regard un peu perdu dans le vague. Je replie le courrier et le glisse dans la poche de ma veste.

    - Ne t’inquiète pas, Judas, dans une semaine maximum nous serons prêts d’eux.

    Mon regard coulisse vers lui, je ne dis rien. Nous rentrons bientôt, c’est vrai… mais je n’ai pas non plus oublié notre discussion dans sa chambre. Je ne sais que trop bien ce qu’implique notre retour, nous ne repartirons plus en voyage après ça…

    ~

     

    Lazare est mort.

    Mon monde s’est écroulé. J’ai été incapable de prendre les choses en main et sans Marie et Marthe pour gérer, je ne sais pas ce que j’aurais fait.

    Lazare est parti. Sans moi.

    Il s’est endormi un soir, et j’avais l’impression qu’il allait un peu mieux, j’avais même bon espoir de voir sa santé s’améliorer enfin, que les médicaments allaient enfin faire effet… mais non… au matin, toute chaleur l’avait quitté.

    Il était froid. Si froid…

    Je n’arrive pas à me faire à cette idée. A chaque coin et recoin de la maison, je m’attends à entendre sa voix, à sentir ses bras adorés me serrer soudain contre son corps chaud et plein de vie…

    Et Judas qui n’est pas là… Marthe a carrément envoyé quelqu’un les prévenir, pour que ça aille plus vite qu’un courrier. Quand est-ce qu’elle a fait ça ? Je ne sais plus… J’ai l’impression d’être totalement déconnectée de tout ce qui m’entoure depuis que Lazare s’en est allé. Et je ne sais même pas si le Messager est arrivé.

    J’ai toujours connu Laz… Il était déjà le meilleur ami de Judas lorsque je suis née, alors je ne sais pas ce que c’est que de vivre sans l’avoir au minimum dans la maison voisine.

    Et pauvre Judas… Il va culpabiliser de ne pas avoir été là pour ses derniers instants et d’avoir manqué la mise en tombeau.

    Maintenant que Lazare n’est plus là, est-ce que ça serait égoïste de ma part de demander à mon grand frère de rester à la maison… ? Au moins quelques temps. Ou peut-être qu’au contraire, il aura encore plus besoin de suivre Jésus, pour se changer les idées…

    Je suis totalement perdue, je n’ai plus le moindre repère. Chaque jour est une épreuve et à l’heure actuelle je suis totalement angoissée à l’idée de me dire que je dois continuer à vivre malgré tout, à accomplir mes travaux de couture, à aller les vendre… pour rentrer à la maison ensuite et… être seule. Marie et Marthe sont là, bien sûr, mais…  mais ce n’est pas pareil. Elles ne sont pas Lazare.

    Il est irremplaçable.

    D’ailleurs, je suis incapable de retourner dans la maison, dans notre chambre. Trop de souvenirs. Je suis retournée m’installer dans la demeure de mon enfance et j’ai une nette tendance à squatter la chambre de Judas, ce qui ne m’empêche pas de traverser le jardin commun tous les jours pour aller voir mes belles-sœurs et travailler avec elles.

    Parfois, je ne peux m’empêcher d’en vouloir un peu à Jésus. Bien sûr, je comprends les arguments de Lazare qui disait que notre Ami avait aussi d’autres gens à s’occuper, tout ça… mais quand même… Ses occupations sont-elles donc plus importantes que la survie d’un ami ? Si ça avait été Judas, le malade, aurait-il laissé faire ainsi les choses ? Ou aurait-il accouru à son chevet pour le sauver ?

    Je ne sais pas…

    J’ai envie d’en vouloir absolument à quelqu’un et c’est facile d’en vouloir au « Faiseur de Miracles qui ne vient même pas soigner son Ami ». Une maladie, ce n’est pas tangible, je ne peux pas lui donner forme et la frapper jusqu’à ce qu’elle meurt elle-même entre mes doigts.

    Est-ce pour autant plus intelligent d’en vouloir à Jésus ? Si je lui balance cinquante reproches, est-ce que ça me soulagera vraiment ? Pas sûre… Et puis, je n’ai aucun droit sur lui, je ne pouvais pas non plus le kidnapper et le forcer à venir au chevet de mon époux agonisant.

    Les Fêtes d’Avril, c’est bientôt. Ils seront sous peu à la maison, il faut juste que je m’arme un peu de patience et que je survive tant bien que mal en les attendant… Les jours à venir vont me donner l’impression de durer des mois, mais ça finira bien par passer. Je crois. J’espère.


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  • Deux jours après l’annonce de la mort de Jean le Baptiste, Jésus et Judas étaient repartis avec les deux disciples.

    Nous recevions régulièrement de leurs nouvelles, mon grand frère se faisait un point d’honneur à nous envoyer au moins une lettre par semaine. La popularité de notre Ami croissait un peu plus chaque jour et il arrivait même que j’entende parler de lui lorsque je me rendais au Marché de Lutéçarem. Jésus accomplissait de plus en plus de miracles et les gens se tournaient vers lui avec espoir. Des espoirs différents. Certains voyaient en lui un simple guérisseur capable de calmer toutes sortes de petits bobos et grosses blessures, d’autres voulaient le suivre pour être pardonnés et lavés de leurs péchés…  Certains savaient qu’il était de la famille de Jean, et ils espéraient qu’il allait tout faire pour venger la mort injuste de son cousin en déclarant la guerre aux Athés. Et d’autres se contentaient de vouloir écouter ses « petites histoires symboliques », même s’ils n’en comprenaient pas toujours le sens.

    La Mort de Jean avait déclenché quelque chose dans le pays. Un vent de révolte supplémentaire. Ceux qui savaient que Jean le Baptiste était innocent des meurtres commis en son nom et qu’il avait tout de même été condamné pour ce prétexte étaient scandalisés, outrés, révoltés… Ils voulaient renverser le Pouvoir pour le venger et ils espéraient bien avoir le soutien de Jésus, que ce dernier prendrait la tête de leur groupe de « rebelle ». Et ceux qui croyaient que Jean était bien coupable des meurtres voyaient en Jésus une menace à exterminer également, songeant aussi qu’il voudrait forcément se venger.

    Personne ne semblait comprendre que notre Cher Ami ne voulait PAS se battre ainsi, avec des armes, des meurtres, des attentats…

    Les Hommes ne songent-ils donc qu’à la Guerre, à la Mort, aux Conflits… ?

    Lazare était un peu plus blasé à chaque lettre que nous recevions de Judas. Celui-ci aussi semblait parfois extrêmement fatigué du comportement Humain.

    Jésus faisait des Miracles, à leurs yeux Jésus était donc un peu magicien et donc… Jésus pouvait surement accomplir quelques miracles pour se débarrasser de ces « ordures qui ont assassiné Jean ! »

    Ils ne voyaient pas qu’eux-mêmes étaient loin d’être irréprochables…

    Mais notre Ami ne se décourageait pas et continuait son voyage, inlassablement. Certains entendraient forcément son message et le comprendraient.

     

    ~

     

    «A Laz et Sara, 

     

    Nous sommes à présent douze constamment, au minimum. Dix Disciples nous suivent chaque jour, Jésus et moi, c’est officiel. Tous les jours, Jésus prêche, il raconte le même genre de petites histoires qu’il nous racontait à nous et que nous aimions tant. Lorsque j’ai un peu de temps, je les inscrits sur un carnet afin que nous n’oublions pas son Enseignement. Et quand il ne prêche pas, il accompli ses Miracles. Des centaines de personnes viennent le voir chaque jour, certains viennent vraiment de très loin ! Il est arrivé plus d’une fois que certain se battent pour avoir le droit de passer avant d’autres, on doit parfois intervenir pour calmer tout ce petit monde. Nous avons beau continuer à voyager en même temps, il est à présent loin le temps où nous étions juste nous deux. Je suis heureux de voir qu’il intéresse autant le Peuple, même s’ils ne comprennent pas souvent ce qu’il veut dire. Les gens sont trop terre à terre, ils ne pigent pas les symbolismes et les messages de certaines de ses histoires. Même parmi les dix autres Disciples, il y en a quelques uns que j’aimerai bien secouer parfois ! Nous sommes les privilégiés, ceux que Jésus à choisi et certains d’entre eux vont se disputer à mi-voix pour savoir lequel d’entre nous est le préféré du « Maître » comme ils l’appellent. Nous sommes pourtant censés être au-dessus de ces enfantillages… Heureusement, dans le lot, il y a Thomas. Il pose souvent des questions très pertinentes et je l’ai déjà entendu remettre les autres à leur place quand ils se comportent avec un peu trop d’immaturité. Il comprend les messages de Jésus. Lorsque ce dernier vient de finir de nous raconter une histoire et nous demande notre opinion ou un « qui a tort et qui a raison dans cette histoire ? » Thomas ne se trompe jamais. Dans ce groupe, il y a aussi Jehan. C’est le plus jeune de nous tous, il a tout juste seize ans, mais vous verriez à quel point il est attentif, curieux, passionné et ouvert d’esprit… Souvent, il me rappelle Lazare et moi, au même âge, c’est assez amusant.

    Au fait, nous allons surement revenir pour les Fêtes d’Avril ! Je tiens à ce que Jésus vienne dormir à la maison, au calme. Il a besoin de se reposer. Je pense que vous serez d’accord avec moi pour essayer de filtrer un peu les visites qu’il aura certainement à ce moment là et pour que nous couchions les Disciples ailleurs.

    Je vous embrasse fort, tous les deux. Faites une bise de ma part à Marie et Marthe !

    Judas. »

    Je signe en bas du parchemin que je plie ensuite avec soin, avant de le glisser dans une enveloppe. Ma petite sœur devrait la recevoir d’ici une semaine si je parviens à envoyer le courrier demain. Les ronflements sonores provenant des deux pièces voisines me font soupirer. Nous nous sommes répartis tant bien que mal dans une maison où on a bien voulu nous accueillir pour la nuit. Ce n’est pas difficile de trouver un toit, tout le monde veut que Jésus dorme chez soi. Mais si ce dernier a toujours droit à une chambre à part, heureusement pour lui, nous autres devons nous partager le reste des lieux comme nous le pouvons. Et les ronflements de certains commencent à m’agacer prodigieusement, surtout quand ils se passent le relai. Guère enthousiaste à l’idée de rejoindre mes compagnons ronfleurs, je me lève des marches de l’entrée de la maison où je me suis assis pour écrire. Sur la pointe des pieds, je traverse la salle à manger squattée par les dormeurs et je pose ma lettre sur mon sac rangé avec les autres. Le sommeil ne me faisant pas envie, je retourne ensuite dans le jardin afin de respirer l’air frais de la nuit. Une lueur attire mon attention, provenant d’une fenêtre entrouverte. Je souris en constatant que c’est la chambre occupée par Jésus. Il a dû s’endormir comme une masse pour avoir oublié d’éteindre. En m’adossant contre le mur près de l’encadrement de la fenêtre, je lève les yeux vers la voute céleste, me demandant si son Père veille sur lui depuis « là-haut »  comme le font parfois les pères humains lorsque leurs enfants sommeillent dans leur lit.

    Combien de temps allons-nous continuer cette vie ? J’ai conscience que ce ne sera pas ainsi définitivement, il va bien falloir que ça s’arrête tôt ou tard. Son premier miracle date d’il y a environ trois ans maintenant. Un joli cadeau pour Sara et Lazare. Je me demande s’il ne l’a pas fait exprès…  Trois ans, déjà… C’est passé si vite. Combien a-t-il accompli de Miracles pendant ce laps de temps ? Enormément. Et les gens sont toujours plus nombreux. Il est maintenant encore plus connu que feu son cousin Jean. Ouais, Jésus devrait vraiment faire une pause avant de tomber malade. Quoique… est-ce que le Fils de Dieu peut tomber malade ? A bien réfléchir, je ne l’ai même jamais vu enrhumé. Petit veinard.

    Jusqu’où sa popularité va-t-elle s’accroître ? Les Croyants et les Athés le regardent de plus en plus d’un mauvais œil, je trouve ça inquiétant. Ils risquent de vouloir faire de lui un « exemple » comme ils ont fait avec Jean le Baptiste. Peut-être devrait-il se faire oublier pendant quelques temps…

    - Judas…

    Sa voix douce m’appelle, je tourne la tête vers la fenêtre entrebâillée. Il s’est retourné dans son lit, toujours couché, et me regarde.

    - Désolé, je ne voulais pas te réveiller.

    Je me décolle du mur en me disant que je devrais rentrer et essayer de dormir quelques heures.

    - Tu sembles bien soucieux, remarque-t-il.

    Après un instant d’hésitation, je fini par pousser les battants de la fenêtre que j’enjambe, et je pénètre dans la chambre.

    - Je m’inquiète un peu pour toi, c’est tout.

    Il me sourit :

    - Vraiment ? Pourquoi donc ?

    Sans bruit, je m’approche et m’assoit par terre, à son chevet :

    - Tu es épuisé, tu devrais prendre des vacances. Je sais bien que les gens que nous voyons chaque jour sont dans le besoin, mais tu vas finir par te tuer à la tâche.

    - Me tuer à la tâche… répète-il d’un air pensif comme si cette phrase avait quelque ironie.

    - Ne nie pas que tu es épuisé, Jésus. Le soir, tu t’endors sitôt que ta tête touche l’oreiller.

    Sa main se pose sur ma tête et caresse mes cheveux avec douceur :

    - Et ai-je l’air si fatigué, le matin, lorsque je me lève ?

    - Non… mais quand même. C’est vraiment sain, comme mode de vie… ?

    Il ne répond pas. C’est rare que mon Cher Ami laisse un silence s’éterniser ainsi, au point que je finis par tourner les yeux vers lui pour voir s’il ne s’est pas rendormi. Non. Ses yeux sont grands ouverts et il m’observe avec sa tendresse infinie qui me donne envie de me transformer en gros chat et d’aller ronronner au coin du feu. Sa main délaisse ma chevelure pour se poser sur ma joue et il murmure :

    - Ce mode de vie prendra bientôt fin, Judas Bien Aimé. Le Temps est à présent compté…  Je veux en accomplir le maximum avant la Fin.

    Des paroles qui ne me rassurent pas et qui nouent mes entrailles tandis que je répète à mi-voix :

    - La Fin…

    -… N’est que le Début d’un Nouveau Commencement, tu ne l’as pas oublié ?

    C’est vrai. Mais j’ai quand même peur. Peur parce que mon cœur pressent déjà ce qui va lui arriver sous peu. Peur de ce que sera Après. Et parce que je ne peux m’empêcher de Douter, de me demander s’il va vraiment falloir en passer par là.

    - Judas… ne laisse pas de mauvais sentiments s’emparer de ton Cœur.

    Je rougis, un peu honteux d’avoir ces pensées si bassement humaines alors que le Fils de Dieu est à mes côtés et que je dois avoir pleinement confiance en lui. Confiance. Mon Cher Ami connaît des choses qui nous échappe et je ne dois pas me contenter de ma vision, je dois me fier à ce qu’il Voit lui, à ce qu’il Sait. Comme toujours.

    - Je n’ai pas oublié, non.

    - N’oublie jamais que je ne peux pas accomplir mon Destin sans ton aide, Judas… Tu ne dois pas fléchir.

    Mon propre destin me donne envie de vomir et de sauter de joie en même temps. Que le Fils de l’Homme ait besoin de moi pour sa Destinée est un Immense Privilège, mais tout ce que ça inclus me tord les boyaux d’avance.

    Je prends une profonde inspiration pour chasser mes doutes, mes peurs en fixant Jésus dans les yeux afin qu’ils achèvent de m’apaiser. Je me laisse porter par son regard calme tandis que la confiance me revient.

    Il sourit une fois que je suis bel et bien redevenu Maître de moi-même et de mes émotions.

    Ses paupières se ferment tandis que sa main quitte ma joue. Je n’ai pas envie de partir et de retourner près des autres. En silence, toujours en restant assis par terre, je croise les bras sur le matelas occupé par mon Ami et j’appuie ma joue contre eux en guise d’oreiller. Et alors que je glisse lentement mais surement dans le sommeil, je sens nettement la main de Jésus se poser sur l’une des miennes et entrelacer nos doigts.

     


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  • Une lettre était arrivée au matin, adressée à Jésus. Il est extrêmement rare qu’il reçoive du courrier et tout de suite, ça nous a interpellés.

    Sans un mot, notre Cher Ami a lu les quelques lignes inscrites, son visage s’est teinté d’une profonde tristesse, puis il est sorti de la maison sans rien dire… cherchant visiblement à s’isoler. Lorsque Lazare et moi avons raconté cet épisode à Judas, son expression s’est immédiatement fermée :

    - Je ne vous l’avais pas dit pour ne pas gâcher votre bonheur mais… le jour où Jésus était au Temple, son cousin Jean a été arrêté par le Roi.

    La nouvelle me laisse sans voix. Je n’avais dû voir ce Jean que cinq ou six fois au cours de ces dernières années, mais je l’avais pris en affection. Lazare écarquille les yeux, tout aussi surpris :

    - Pour quel motif ?

    - J’ignore le motif officiel… La vérité, c’est que Jean le Baptiste commençait à prendre trop d’importance aux yeux des Souverains. Ils ont du se mettre en tête qu’il allait ériger une armée de Croyants pour renverser le Pouvoir. Ses interpellations du genre « vend tout tes biens et donne l’argent aux pauvres, tu seras alors sauvé par Dieu » ont commencé à les agacer sérieusement et ils ont pris ça pour des attaques personnelles. Et ajoutez à ça qu’il y a des vrais idiots qui ont tué des Athés, au nom de Jean, alors qu’il n’a absolument rien à voir là-dedans !

    - Les imbéciles ! crache Lazare. Ils n’ont rien compris, eux !

    Judas hoche la tête, le regard sombre :

    - Je pense qu’il aurait été facile de mener l’enquête et de prouver son innocence sur ces meurtres, mais vous pensez bien qu’ils ont été trop  contents justement d’avoir ce prétexte sous la main…

    Le visage triste de Jésus danse devant mes yeux. Je me mords les lèvres :

    - Alors cette lettre, tu crois que… qu’ils l’ont mis à mort… ?

    - Pas à ce point quand même… s’inquiète Lazare en regardant Judas avec l’espoir que ce dernier lui donnera raison.

    Mon frère baisse les yeux :

    - J’en ai bien peur, Sara.

    - Mais…

    La main de Judas se pose sur mon épaule :

    - Pour que Jésus puisse bien entrer en scène et que son Destin s’accomplisse, il fallait que Jean… parte. Si son cousin était resté, il aurait gardé sa popularité avec son Baptême et Jésus aurait alors perdu de son importance. A présent, Jésus est seul sur scène.

    - Le moment est donc venu pour vous de repartir… murmure Lazare. Et de montrer au Monde que le Messie est là…

    Ma gorge est nouée par le chagrin. J’ai de la peine pour Jésus. Nous savons qu’il a un grand Destin à accomplir, il est bien trop exceptionnel pour rester dans l’Ombre et ne jamais se faire remarquer. Mais, c’est à cet instant que je prends conscience que cette Destinée, aussi grande et belle soit-elle au final, sera forcément teinté par de douloureuses épreuves… aussi bien pour lui, que pour ses proches…

     

     

    Judas :

    Jésus est rentré tard, ce soir-là. Nous avions déjà dîné et les deux tourtereaux étaient partis se coucher. Moi, j’attendais son retour, je ne voulais pas qu’il aille au lit sans que je lui ai au moins exprimé ma compassion la plus profonde pour la mauvaise nouvelle qu’il avait reçu tantôt dans la journée.

    Je toque à la porte de sa chambre et j’entre sans attendre son accord. Il est accoudé à la fenêtre ouverte, le regard perdu dans le jardin.

    - Tient… Sara t’a préparé un petit casse-croûte.

    Je lui présente l’assiette sur laquelle repose un sandwich. Il le prend d’un geste machinal et commence à manger.

    - Je suis désolé pour Jean…

    Le regard perdu dans le lointain, Jésus répond à mi-voix :

    - Cela devait s’accomplir ainsi.

    - Oui, mais… ce n’est pas pour autant que c’est… plaisant à vivre.

    Sa tête se tourne vers moi. Ses grands et beaux yeux clairs me dévisagent tandis que j’ajoute à mi-voix :

    - Même le Fils de Dieu a le droit de pleurer ses morts… Tu es peut-être promis à quelque chose de grand, mais tu as aussi une part humaine…

    A croire qu’il attendait que je lui dise ça, que je lui donne cette permission. J’en suis persuadé, même s’il a été triste toute la journée, il n’a pas pleuré. Et là, je vois une larme briller au coin de son œil gauche et couler lentement le long de sa joue. Jésus pleure. Et c’est magnifique à voir...

    Je continue dans un murmure, désireux de faire mon possible pour le soulager dans sa Quête :

    - Tu sais que je suis là, Jésus, je serai toujours là pour toi… Devant les autres, je sais que tu dois adopter certaines attitudes pour montrer l’exemple et tout ça, mais avec moi, tu peux… être toi-même. Ne pas te forcer. Avec Lazare et Sara, tu peux aussi te laisser aller tranquillement. Tu peux compter sur nous à tout instant.

    Mon Ami acquiesce légèrement et pose le sandwich à peine entamé et l’assiette sur la commode près de lui. Un instant plus tard, sa main droite se pose sur mon épaule gauche et son front s’appuie sur mon épaule droite. Il ferme les yeux. Et je passe mes bras autour de lui, essayant de lui faire passer toute ma compassion et ma force, pour qu’il tienne le coup face au Destin qui se profile.

    Je resterai près de lui. Jusqu’au bout.


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  • Un ruban blanc, un autre or et un dernier argent relient ma main à celle de Lazare. Depuis ce matin, je me sens dans un état second d’euphorie totale ! Ses yeux de nuit glissent sur moi avec douceur tandis que j’entends comme un écho lointain la voix du Haut Placé qui annonce :

    - Vous pouvez à présent embrasser la mariée.

    Nos doigts toujours entrelacés, il m’attire contre lui et ses lèvres chaudes se posent délicatement sur les miennes. Aucun de ses baisers n’est pareil, malgré les années qui passent. Chacun d’entre eux est totalement unique.

    J’entends à peine les applaudissements enthousiastes de nos quelques invités, complètement emportée par le bonheur.

    Ça y est ! Nous sommes  officiellement ensemble et ce jusqu’à la Fin des Temps et même après ! Nous avons beau être en couple depuis plusieurs années à présent, j’ai l’impression de retomber amoureuse de lui chaque jour, aujourd’hui encore plus que les autres fois. Et je sais qu’il ressent la même chose.

    Mon époux tout neuf me serre contre lui en déviant ensuite ses lèvres sur le sommet de mon front. J’ai envie de m’isoler dans une bulle, rien qu’avec lui, et de planter les gens sur place, juste pour le plaisir de savourer cet amour qui nous unit encore et toujours.

    Lovée dans ses bras, j’aperçois mon grand frère qui applaudit à s’en faire mal aux mains, le sourire jusqu’aux oreilles et presque les larmes aux yeux. Près de lui, Jésus claque des mains aussi en nous observant avec un calme tendre et une vraie affection. Quant à Marie et Marthe, elles ont sorti les mouchoirs et s’essuient rapidement les coins des yeux, ravies de me voir entrer pour de bon dans leur famille.

    Je me sens si bien, là, à cet instant, entourée par tous les gens qui comptent pour moi. Heureuse de les voir tous là, en bonne santé, en vie… et j’aimerais que ça dure ainsi éternellement.

     

    Le portail qui sépare la maison de Marthe et celle où je vivais avec Judas n’existe plus. Pour l’occasion du mariage, nous avons décidé de l’enlever, reliant ainsi nos deux demeures ensemble via un unique et grand jardin. Des tables sont dressées au soleil, offrant un buffet presque royal et l’ambiance qui règne est plus qu’excellente. Les invités rient, dansent et chantent même…

    Judas m’attrape par la main et m’entraine vers l’estrade de bois servant de piste de danse. Il me fait tourner sous son bras :

    - Je suis content de te savoir enfin mariée à Laz ! Depuis le temps que j’attendais ce moment.

    - Pas autant que moi, si tu veux mon avis.

    Ma réponse le fait sourire, il m’attire plus près de lui :

    - Je sais que ça fait déjà quelques temps que Laz ne nous accompagne plus sur les routes et que tu étais largement en sécurité avec lui et ses sœurs… Mais, je ne sais pas, te savoir mariée à lui ça me rassure et ça me donne l’impression que je peux vraiment suivre Jésus, la conscience tranquille, en sachant que Lazare est bel et bien toujours avec toi.

    J’acquiesce :

    - Je comprends, Judas. Et même si tu me manques un peu, je suis heureuse que tu continues de suivre Jésus. Depuis que tu le connais, tu t’épanouis de plus en plus.

    - Il est vraiment exceptionnel.

    - Je ne te le fais pas dire !

    On échange un nouveau sourire. Sans plus se soucier du rythme des musiciens, Judas s’arrête et me tire contre son torse pour me serrer fort contre lui. Je ferme les yeux en lui rendant son étreinte tandis qu’il m’embrasse dans les cheveux.

    Mon grand frère adoré…

    - Puis-je un peu profiter de ma femme ? demande poliment la voix de Lazare près de nous au bout de quelques instants.

    - Oh dégage, marmonne Judas sans me lâcher. Je reprends bientôt la route alors que toi tu vas l’avoir pour toi tout seul.

    Mon époux rit :

    - Alors je veux un câlin, moi aussi !

    Ni une, ni deux, ses deux bras se referment autour de nous. Comme trois imbéciles heureux nous nous mettons à essayer de bouger sur la musique ambiante, sans nous lâcher pour autant. Le gros amas de chair humaine que nous sommes finis par trébucher et se casser la gueule hors de l’estrade. En riant comme des gamins, nous nous étalons, sans la moindre grâce, dans l’herbe avec une totale insouciance.

    - J’ai quelques mois de plus que toi, Laz, ça veut donc dire que maintenant je suis ton grand frère ! Tu me dois le respect et l’obéissance ! lance tout à coup Judas en lui ébouriffant sauvagement la tête.

    - Et puis quoi encore, vieux machin ? rétorque Lazare avec bonne humeur et en essayant de lui échapper. Si tu deviens un « vieux con », je ne vais certainement pas te respecter.

    - Jeune insolent !

    Alors que je les regarde se chamailler joyeusement, je remarque du coin de l’œil que Marie et Marthe observent d’un œil soucieux les quelques pichets de vin disposés sur la table. Laissant les garçons à leur enfantillage, je me lève pour les rejoindre :

    - Qu’est-ce qu’il se passe ?

    Mes belles-sœurs m’adressent un sourire embêté :

    - Il n’y a plus de vin… Je suis pourtant sûre que nous en aurions assez pour tout le monde, mais il n’y a déjà plus rien alors que les gens sont à peine au plat principal…

    Bien que n’étant pas spécialement frivole de cette boisson, j’ai bien conscience qu’un mariage sans vin n’est pas forcément des plus appréciés.

    - Et il ne nous en reste pas en réserve ? Même d’un peu moins bonne qualité ?

    - Tu penses bien que je suis allée vérifier tout de suite, répond Marie. Mais nous n’avons rien de plus.

    Songeuse, je lève les yeux vers le ciel. Il est encore tôt…

    - Bon… Le mieux à faire, c’est encore d’aller vite en acheter. Vous pouvez vous en charger et ramener quelques bouteilles ?

    - Bien sûr !

    Je souris :

    - Alors ne bougez pas, je vais chercher de quoi payer !

    Immédiatement, je me précipite vers la maison de Lazare qui est à présent la mienne pour de bon. Je gagne notre chambre et fouille dans mon sac, à la recherche de mon porte-monnaie. Alors que je suis en train d’extirper quelques billets, la silhouette de Jésus se dessine dans l’encadrement de la porte :

    - Il y a un souci ?

    Je lui explique rapidement la situation :

    - Rien de grave, on manque juste de vin. Marthe et Marie vont aller en chercher.

    Son magnifique regard bleu-vert-doré se pose sur moi :

    - Range ton argent et vient avec moi, on va s’en occuper.

    Perplexe, je le dévisage en me demandant ce qu’il entend par là. Mais comme il s’agit de Jésus, j’ai appris depuis longtemps à ne plus poser de questions quand il dit des trucs bizarres. Intriguée, je range mon portefeuille et je le suis hors de la chambre. Ensemble, nous retournons dans le jardin et il se dirige vers le premier pichet qu’il ramasse et qu’il me tend :

    - Tient moi ça.

    J’obéis tandis qu’il attrape le deuxième, puis le troisième pichet… et qu’il se dirige ensuite vers la fontaine à eau installée pour le mariage près de la dernière table du buffet.

    En silence, je le regarde remplir le premier pichet avec l’eau en me demandant à quoi il joue. Son manège intrigue visiblement Lazare et Judas qui nous rejoignent :

    - Vous êtes en train de faire une blague aux invités ? demande Laz avec un grand sourire amusé aux lèvres.

    Jésus ne répond pas, il me tend le pichet plein et réitère le geste avec le deuxième. Je baisse les yeux vers le récipient qu’il m’a donné.

    - Mais… !

    Ce n’est pas un liquide clair qui est contenu là-dedans, mais un autre d’un beau rouge foncé.

    Judas écarquille les yeux et dès que Jésus a fini de remplir le pichet numéro deux avec l’eau, il l’en débarrasse pour regarder à son tour.

    - Du Vin ! s’exclame-t-il.

    Changer l’Eau en Vin fut le premier Miracle accomplit par Jésus.

    Le Premier d’une longue série qui s’étalerait sur pas moins de trois ans ensuite.

     

    Nous avions bien conscience que « quelque chose » s’était mis en route depuis peu. D’abord, il y avait eu l’épisode du Temple, puis ce Miracle… Pourtant, Jésus semblait attendre un peu, comme un signal. Je m’attendais à ce que lui et Judas repartent rapidement après le mariage, quelques jours après seulement, mais pourtant il s’écoula bien quinze jours avant que le moment décisif arrive. Un moment, malheureusement, qui jeta une ombre sur l’euphorie dans laquelle nous planions depuis quelques temps.

    Le Porteur de Lumière - Chapitre 8


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