• Avec soin, je ferme le cahier devant moi, sur lequel je viens d’apposer le point final. Dans ces quelques pages, j’ai écrit mon histoire personnelle, les souvenirs qui me paraissent importants, les lettres froissées et abimées de Judas lorsqu’il nous écrivait pendant son voyage… Une façon de me rappeler toujours ce que nous avons vécu et une façon de garder Lazare à mes côtés bien que la mort l’ait à nouveau emporté, il y a trois ans à présent. Mais cette fois, c’était supportable. Je sais qu’il est heureux là où il se trouve et que je le retrouverai un jour dans ce Jardin dont il m’a parlé. Et puis, il a vécu quand même pendant dix-huit ans depuis que Jésus l’a sorti du Tombeau, ce qui est plutôt pas mal ! Dix huit années durant lesquelles nous avons voyagé pour répandre la Parole de Jésus et son Message, en compagnie de certains des Disciples, de Marie et de Marthe. Puis, au fur et à mesure, les proches Disciples se sont éloignés dans des pays encore plus lointain et nous avons décidé de nous installer dans une ville en bord de mer, Provenço. J’ai repris mon activité de couture avec mes belles-sœurs tandis que Lazare devenait un personnage de plus en plus important dans notre ville. Les gens venaient souvent le voir pour lui demander de raconter encore comment c’était avec le Prophète Jésus, ils lui demandaient aussi des conseils, qu’aurait dits Jésus dans telle ou telle situation… Sans avoir la popularité de notre Ami ou de Feu Jean le Baptiste, il pouvait transmettre un peu de Connaissance, de Paix et d’Amour. Lorsqu’il est mort, toute la ville sans exception est venue lui rendre hommage et exprimer ses regrets d’avoir perdu une aussi belle personne.

     

    Je me lève du bureau en laissant le carnet bien en vue, Marthe voudra le lire, ça ne fait aucun doute, et gagne ma chambre aux senteurs de lavande.

    Il fait chaud ce soir. J’entrouvre la fenêtre pour avoir un peu d’air frais et tressaille alors que le vent m’apporte une odeur familière et pourtant impossible.

    Thym Sauvage.

    Il n’en pousse pas par ici.

    Une présence se fait sentir dans mon dos et je me retourne, le cœur battant, sans oser y croire.

    Lazare me sourit et ouvre les bras. Sans hésiter, sans me poser de questions, je me précipite vers lui et le serre. Après toutes ces années, plus rien ne m’étonne avec les morts et les ressuscités…

    - J’ai droit à une visite ?

    Il m’enlace en m’embrassant dans les cheveux :

    - Disons plus exactement que je viens te chercher. Tu as terminé ce que tu avais à faire dans cette vie. Tu peux encore rester un peu, si tu le souhaites… mais tu peux aussi repartir avec moi.

    - Tu es en train de dire que je peux décider de mourir là ? Tout de suite ?

    - Exactement.

    - Et m’envoyer un petit mot pour me demander de réfléchir à la question, c’était trop demandé ?

    Lazare rit. Son rire m’a tellement manqué…

    Il est vrai que le quotidien est des plus banals et qu’à présent que j’ai terminé mon carnet, je n’ai pas l’impression que grand-chose me retienne ici.

    - Et je te connais assez pour savoir que tu sais prendre rapidement tes décisions, ma jolie Sara.

    - Et tu me connais assez pour savoir que maintenant que je t’ai vu, je n’ai pas envie que tu repartes sans moi… Vivre sans toi, c’est faisable bien sûr, mais tu me manques beaucoup.

    Lazare me soulève dans ses bras et m’assoit sur le lit, avant de prendre place lui-même sur le rebord du matelas.

    - Je suis juste indécise à cause de tes sœurs…

    Son regard bleu nuit devient très doux :

    - Si c’est là ta seule inquiétude, tu peux l’oublier. Je ferai en sorte que ton départ ne leur soit pas douloureux.

    Je hausse un sourcil :

    - Tu peux faire ça ?

    Un sourire mystérieux étire ses lèvres toujours aussi parfaites :

    - C’est mon job, d’aider les gens à accepter l’idée de la mort, entre autre…

    -Ton job… ?

    Elles jaillissent alors dans son dos. Deux grandes ailes d’un argent pur aux reflets de lumière dorée et dégageant une aura très douce, d’une couleur or pâle.

    - Tu es… un Ange… ?

    - Un Archange précisément, corrige-t-il. A présent, on m’appelle Azrael, l’Archange de la Mort.

    - Azrael… ?

    - Une idée de ton frère chéri. On se disait que ça serait pas mal de me donner un nouveau nom avec ma nouvelle fonction, et Judas a composé ce prénom à partir des lettres de « Lazare ».

    Lazare le Ressuscité est devenu L’Archange de la Mort…et il me propose de partir avec lui…voilà beaucoup de nouvelles à encaisser en peu de temps.

    - Judas…

    - Il va bien et il est impatient de te revoir, achève Lazare d’une voix douce.

    Mon Judas… Mon Grand Frère… Il ne se passe pas un jour sans que j’aie une pensée pour lui.

    Silencieuse, j’observe ma chambre en réfléchissant à toutes ces années passées et au choix que l’on me donne maintenant. Je finis par reporter mon attention sur l’Archange assis sur mon lit et qui attend sagement ma décision. Il a raison, je n’ai plus rien à faire ici. Nul besoin d’ouvrir la bouche, il comprend instantanément que je veux le suivre, rester à ses côtés, retrouver Judas, Jésus…

    Sans un bruit, il se rapproche. Ses mains se posent sur mes joues, avec cette tendresse qui a toujours fait partie de lui, et ses ailes viennent m’envelopper, m’enfermant dans un cocon douillet de plumes où nous sommes justes tous les deux. Je ferme les yeux quand ses lèvres viennent cueillir les miennes et je me sens légère… si légère…

    J’ai vaguement conscience d’un changement de pression atmosphérique, que nous quittons la maison pour aller ailleurs.

    Et puis, un courant d’air passe entre les plumes qui frémissent et Lazare rouvre les ailes avant de les replier dans son dos.

    Je suis dans le Jardin.

    A quelques mètres à peine, se dresse un Olivier. Adossé contre le tronc, Jésus sourit, plus resplendissant que jamais. Et perché sur une branche, Judas me fait des grands signes.

     

    ~

    Ce qui est issu de l’Esprit est Esprit.

    Le Vent souffle là où il veut. Tu en entends le bruit, mais tu ignores d’où il arrive et vers quoi il va. Il en est ainsi de tout Homme né de l’Esprit.

    Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils Unique afin que quiconque croit en Lui ne périsse point et trouve la Vie Eternelle dans le Royaume des Cieux. Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le Monde pour qu’il juge le Monde… mais pour que le Monde puisse être sauvé par Lui.

     

    Fin


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  • Lundi matin. En compagnie de Marthe et Marie, je me dirige vers le Tombeau de Jésus. Mes mains sont moites autour du panier qui contient les baumes et huiles nécessaires pour les derniers rites à accomplir.

    Un Soldat nous barre la route :

    - Hé là, où allez-vous ?

    Marie extirpe de sa poche un papier froissé et lui tend :

    - Nous voulons entrer dans le Tombeau de Jésus afin d’accomplir les derniers gestes rituels. Nous avons une autorisation…

    Il déchiffre rapidement le feuillet obtenu grâce à Lazare et au Capitaine de la Garde. Visiblement, le Soldat était déjà au courant, il ne semble pas surpris et hoche la tête :

    - Ah oui, oui… Venez, vous n’allez pas pouvoir déplacer la pierre toutes seules.

    Nous lui emboitons le pas tandis qu’il s’éloigne en interpellant deux de ses camarades pour venir l’aider. Je regarde autour de moi en marchant, notant qu’il y a énormément de Soldats présents. Les Athés et les Croyants ont bien pris leurs précautions avec leur crainte que quelqu’un vienne voler le corps de notre Ami, il est clair que personne ne peut s’approcher de cet endroit sans être remarqué par au moins un des dix soldats présents.

    Je ralentis le pas en remarquant un homme courbé en train de ramasser les mauvaises herbes au bord du chemin. Etrangement, personne ne semble remarquer sa présence. Peut-être fait-il tellement partie du paysage avec son travail que plus personne ne prête attention à lui.

    Cette silhouette m’est familière. Est-ce que ce serait… ?

    L’homme redresse la tête et deux yeux verts me dévisagent. Mon cœur fait des triples saltos de joie dans ma poitrine. Judas ! c’est Judas ! Il est un peu différent du frère que je connais. Calme et paix émane de son être, de la Lumière aussi… Sa présence rappelle beaucoup celle de Jésus lorsqu’il était parmi nous.

    - Sara, pourquoi cherches-tu parmi les morts celui qui est vivant ?

    D’un geste gracieux, il montre la direction du Tombeau :

    - Jésus n’est pas ici.

    Machinalement, je regarde dans la direction indiquée et je vois mes deux belles-sœurs revenir en courant vers moi :

    - Sara ! Sara ! Jésus n’est plus là !

    Elles m’étreignent de bonheur en sachant ce que ça signifie. Notre Ami a bel et bien ressuscité, comme il l’avait prédit !

    - Il faut prévenir les autres ! Les Disciples sont réunis en ville, quelqu’un doit les prévenir !

    Ces mêmes Disciples qui sont persuadés que mon frère a trahi Jésus pour lui faire du mal. Je ne leur en veut pas, mais je n’oublie pas non plus que s’ils en avaient eu l’occasion, ils auraient pu s’en prendre à mon frère adoré.

    Je suggère :

    - Allez-y toutes les deux, moi je dois prévenir Lazare.

    Aussitôt, elles s’en vont, toutes excitées tandis que les Soldats, beaucoup moins ravis, se demandent où est passé le corps et comment ils vont expliquer cette disparation à leur supérieur.

    Quant à Judas, lorsque je tourne la tête, il n’est plus là.

    Lentement, je rebrousse chemin pour rentrer à la maison. Je vais informer Laz que notre Ami a bien accompli son Destin et que j’ai vu Judas, que ce dernier va bien. Et ensuite, que se passera-t-il ? Il voudra surement discuter de la suite des évènements avec les Disciples.

    Son idée de partir d’ici me trotte toujours dans la tête. Les Athés ne voudront pas croire à la résurrection de Jésus et nous risquons à la longue d’avoir des ennuis en restant ici. Il est plus sage de s’en aller et de voir ailleurs oui…


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  • - Sara, Sara, ouvre !

    Inquiète par le ton peu rassurant de Lazare, je me précipite vers la porte d’entrée et pousse une exclamation d’horreur en voyant qu’il soutient tant bien que mal Judas qui semble à peine tenir sur ses jambes.

    - Mais qu’est-ce qu’il s’est passé ?

    Mon grand frère adoré saigne, il a le regard ailleurs et voilé de souffrance. Tâchant de garder mon sang froid, j’ouvre les portes en grand devant mon mari, jusqu’à la chambre la plus proche, afin qu’il puisse allonger Judas sur le ventre.

    - J’en sais rien, je l’ai retrouvé comme ça… Va chercher de quoi le soigner.

    Il n’a pas le temps de finir sa phrase, je suis déjà dans la salle de bain, en train d’attraper bandages, savon, désinfectant, linge et tout ce qui peut s’avérer utile, tout en remplissant un grand seau avec de l’eau.

    Lorsque je reviens dans la chambre, Lazare a étendu une serviette sous Judas et lui a retiré sa chemise. Je sens mon visage perdre toutes ses couleurs en découvrant son dos totalement balafré. Je plonge les linges dans l’eau et m’empresse de commencer à nettoyer les chairs meurtries. Un gémissement de douleur franchit les lèvres de Judas. Une plainte qui me noue la gorge tant elle ressemble à celle d’un animal blessé en train d’agoniser.

    - Vous deviez prendre des nouvelles de Jésus, comment tu expliques le fait que mon frère est dans cet état ? Il y a eu des émeutes encore ? Il s’est fait tabasser ? Et Jésus, comment va-t-il ? Tu as pu le voir ? Il s’en sort ? Est-ce qu’il…

    Réalisant que je suis en train de passer toutes mes angoisses et mon stress sur mon époux, je me tais brusquement. Depuis l’arrestation de notre Ami Adoré, je me sens perdre totalement pied et voir Judas dans cet état…

    Essayant vraisemblablement de reprendre aussi un peu ses esprits, Lazare attrape un linge à son tour et imite mes gestes en les concentrant sur le front ensanglanté de mon frère.

    - Le Iarl n’a pas l’air de vouloir faire mettre à mort Jésus, commence Laz, il a préféré une humiliation publique pour servir d’exemple.

    -…Une… humiliation…publique… ?

    Mon mari acquiesce en se mordant les lèvres. Il a vu… Il a vu l’humiliation et il n’a pas aimé du tout.

    - Oui. Il dit que Jésus est un peu « extrémiste » dans sa façon de parler, qu’il est provocateur avec tout le monde, Athés comme Croyants et qu’il faut juste le calmer un peu.

    Prenant une profonde inspiration, il écarte les cheveux châtains clair de Judas pour mieux atteindre les blessures près des racines des cheveux. De mon côté, je continue de nettoyer le dos tant bien que mal, épongeant ce sang qui ne cesse de couler. A toute vitesse, comme pour se débarrasser rapidement de la corvée de son rapport, Lazare reprend :

    - Ils ont dressé une estrade sur la place principale et ils ont fouetté notre Jésus devant tout le monde en se moquant ouvertement de lui, en l’insultant, en lui crachant dessus. Les bourreaux étaient un peu trop enthousiastes et ils ont terminé en lui encerclant la tête d’une couronne d’épines.

    Un frisson d’horreur me traverse de la tête aux pieds tandis que je remarque qu’une larme glisse du coin de l’œil fermé de mon frère.

    - Et après, Laz… ? Pourquoi Judas… ?

    Je m’apprête à demander si, dans un sursaut de révolte incontrôlé, Judas ne se serait pas jeté dans une bagarre, mais je referme la bouche. Je viens de remarquer le détail qui aurait du me sauter aux yeux : les blessures de mon frère chéri sont de longues et profondes balafres… comme des coups de fouet…

    - Je ne sais pas, Sara, je te l’ai dit. On se tenait un peu à l’écart, tu comprends… après ce qu’il s’est passé au Jardin, tu sais qu’on évite les autres Disciples et ceux qui pourraient s’en prendre à Judas. Il était avec moi quand ils ont commencé à frapper Jésus, il a eu un espèce de frémissement à ce moment-là et il a reculé. Je l’ai retrouvé deux rues plus loin, dans cet état…

    Judas

    Mon Judas…

    Ta Dévotion envers Jésus est si Grande…

    - Sa chemise serait déchirée, si on l’avait coincé pour le battre…

    Mon argument frappe Lazare qui regarde immédiatement le vêtement en question. Intact. Il est perplexe. Je sens les larmes me monter aux yeux et je montre le front blessé à mon époux :

    - Des blessures… comme une couronne d’épines… et le dos, comme fouetté. Laisse-moi deviner, ils se sont acharnés sur le dos de Jésus en particulier… ?

    Laz pâlit, il a comprit. Stupéfait, il regarde mon frère et murmure :

    - J’ai toujours su qu’il entretenait un lien particulier avec Jésus mais… je n’avais jamais soupçonné que ça serait à ce point…

    Je veux hurler. Je veux hurler ma haine contre le monde des Hommes. Que je les hais à cet instant, tous ces êtres prétentieux et hautains qui fourmillent, jugent, décident et appliquent des sentences alors qu’ils sont les moins aptes à prendre les décisions !

    Il ne faut pas se leurrer, on le sait déjà… Jésus ne survivra pas, même si le Iarl ne veut pas sa mort, il sera condamné. Le Mépris des Hommes pour le Fils de Dieu qu’ils ont sous le nez et qu’ils ne savent pas reconnaitre alors même qu’ils sont les premiers à dire qu’ils l’attendent. Je les HAIS. Ces Etres qui, quitte à faire mourir quelqu’un, ne font pas ça rapidement et simplement, avec indulgence… non… Ils aiment montrer la souffrance et la brandir comme un écriteau. Ils veulent écraser et piétiner en imposant leurs propres envies, au détriment de toutes les autres. Ils ont humilié et blessé la chair de mon Ami le Plus Cher et par ce biais ils ont frappé mon frère. Et Jésus va se sacrifier pour ça ? Pour cette pourriture terrestre ? Les Gens ne méritent aucunement que le Fils de Dieu meurt pour eux !

    - Sara…

    La voix enrouée de mon frère m’arrache à mes pensées de colère. Il est à bout de forces.

    - Ne leur en veut pas… murmure-t-il douloureusement. Pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font… Nous savions que les épreuves seraient difficiles…

    Et lorsqu’Il mourra, il prendra sur lui les Péchés de l’Humanité… et…

    et puis…

    Epuisée moralement, je laisse les larmes glisser sur mes joues.

    Tous les êtres humains ne sont pas aussi… détestables. Certains comprennent déjà, certains comprendront par la suite… Si Jésus prend les Péchés sur lui, c’est donc qu’Il pardonne, même à ceux qui l’auront torturé. Si Lui pardonne à ceux qui lui ont fait du mal… qui suis-je, moi, humble petite chose, pour haïr ainsi ceux qui ne m’ont même pas frappé moi personnellement ?

    « Garde toujours cet optimisme et cette joie de vivre, Sara, murmure Jésus en resserrant légèrement l’étreinte de ses doigts sur mes épaules. Essaye de voir toujours le côté positif de chaque situation, même lorsque celle-ci paraît être faite uniquement d’ombre. Ne laisse jamais le chagrin, la colère ou même la haine s’emparer de toi. »

    Tandis que je me remémore les phrases de notre Ami Adoré, la main de Lazare attrape la mienne, il la serre dans le creux de la sienne. Sa chaleur réchauffe mes doigts glacés.

    J’opine finalement du chef à l’attention de Judas pour montrer que je l’ai entendu. Il m’adresse un sourire douloureux et tremblant. Tâchant de me concentrer sur le moment présent, je décrète en essuyant sèchement mes yeux :

    - On te soigne, tu manges un peu pour reprendre des forces et ensuite tu te reposes absolument pour te remettre.

    Lazare porte ma main à ses lèvres et dépose un baiser sur ma paume, puis sur mes doigts :

    - Je vais lui préparer un plateau pendant que tu finis les soins, ça gagnera du temps.

    - Bonne idée.

    Mon mari nous laisse dans la chambre. En silence, je continue de soigner mon frère en me demandant jusqu’à quel point il est lié à Jésus. Lorsque ce dernier mourra… est-ce que Judas mourra en même temps… ?

    ~

    La sentence est tombée, comme nous nous y attendions. Jésus a été condamné à être crucifié. Lazare a refusé que je quitte la maison pendant que notre Ami serait trainé sur le chemin qui mène à la colline où aura lieu son supplice. J’ai protesté un peu, estimant que je devais être non loin de notre Cher Ami, ne serait-ce que pour qu’Il sache que nous sommes là pour lui et que nous le soutenons jusqu’au bout. Ce à quoi Laz a répondu que Jésus savait déjà que nous étions avec lui et qu’il fallait aussi que quelqu’un reste avec Judas. En effet, mon frère est toujours blessé par les coups de fouet invisible, affaibli et son état de santé semble se dégrader au fur et à mesure. Il n’est clairement pas en état d’aller voir Jésus, ce qui est peut-être une bonne chose parce que je sais que des Disciples lui en veulent et l’accusent d’être celui qui a condamné Jésus. Je n’ose donc pas imaginer le traitement qu’ils feraient subir à mon frère s’ils mettent la main sur lui.

    Lazare est allé sur place, par contre, aussi bien pour faire acte de présence auprès de notre Ami que pour après. En effet, Jésus n’a pas de Tombeau attitré et il est hors de question que n’importe qui fasse n’importe quoi avec son corps une fois que ce dernier sera descendu de la Croix. Lazare est donc allé trouver le Capitaine de la Garde afin que ce dernier puisse appuyer auprès du Iarl la requête de mettre Jésus dans le tombeau de Lazare. La requête a été acceptée et mon époux souhaite être présent pour s’assurer que tout se déroulera comme prévu quand le corps sera emporté.

    Je frissonne en préparant un thé dans la cuisine. Au moins, ce n’est plus qu’une question d’heures et ensuite Jésus en aura terminé avec les souffrances infligées. Juste quelques heures…

    Un cri de douleur provenant de la chambre où se repose Judas me fait lâcher la tasse que je tenais dans les mains. Elle se brise au sol en répandant le liquide et le sucre à moitié fondu sur le sol, mais je n’en ai cure et me précipite au chevet de mon frère.

    Immédiatement, je vois le sang sur les draps. Ses blessures dans le dos se sont ouvertes… ?

    Judas serre les dents, recroquevillé sur le lit, la respiration haletante. Et je vois que le sang vient de ses mains et de ses pieds. Sans dire un mot, je m’approche de lui et lui prend doucement un bras. Mes doutes se confirment lorsque je vois la plaie sanguinolente en plein milieu de sa paume gauche et je n’ai pas besoin de vérifier la droite et ses pieds pour comprendre qu’il a les mêmes blessures à ces endroits.

    Je ne me fais pas d’illusion, Judas est si lié à Jésus…

    - Ne bouge pas, je vais chercher des pansements.

    Sans attendre sa réponse, je me rue vers la salle de bain et j’attrape les bandages en me demandant si ça sert vraiment à quelque chose. Tant pis, même si c’est inutile de soigner des blessures aussi étranges, ça aura le mérite de m’occuper.

    Comme un automate, je remplis également une bassine d’eau chaude que j’emporte dans la chambre avec le savon, le désinfectant et les pansements. Lazare n’est pas là pour me seconder cette fois.

    Assise sur le bord du lit, j’éponge comme je peux l’épais liquide poisseux qui coule des plaies. Couché, Judas se laisse faire, le regard fiévreux et l’air totalement ailleurs. J’essaye de le rafraichir et de le soulager comme je peux en lui humidifiant le front qui porte toujours les marques de la couronne d’épines.

    - Sara…

    Sa voix est rauque, sa respiration difficile.

    Il lève la main que je suis en train d’entortiller dans un bandage et la pose sur ma joue :

    - Gaspille pas tout ton matériel de soin… C’est ma petite sœur que je veux là, non une infirmière.

    Ses doigts se posent sur mon épaule, il m’attire contre lui. Je me retrouve bientôt à moitié couchée contre son torse, ses bras me serrant contre lui.

    - Sara… Tu vas m’en vouloir, si je te laisse… ?

    Les larmes me montent aux yeux. J’ai envie de dire oui, que je vais lui en vouloir atrocement d’oser m’abandonner ainsi, et une petite part de moi a égoïstement envie qu’il reste à mes côtés pour toujours, comme Lazare.

    Mais Judas sera-t-il heureux de rester en vie, de se forcer à rester en vie, alors que Jésus est parti ? Le Destin des dix Disciples principaux est de répandre l’Enseignement de Jésus. Celui de Lazare était de donner un exemple sur la Résurrection. Et celui de Judas… ? Endosser le rôle de traitre pour mieux aider Jésus à accomplir sa propre Destinée… Si ce rôle est terminé, quelle raison a-t-il de rester encore parmi nous en sachant que certains voudront certainement se débarrasser de lui pour venger Jésus ?

    - Tu vas me manquer, Judas… Mais tu peux partir si c’est ce que tu veux… Je ne te retiens pas.

    Prononcer ces mots me brûle la gorge et je regrette que Lazare ne soit pas à la maison pour m’aider à supporter ce moment.

    Judas me serre un peu plus contre lui et m’embrasse dans les cheveux. Je reste contre lui, le sang de ses plaies imbibe peu à peu mes vêtements mais ça n’a aucune importance. 

    Les minutes s’écoulent avec lenteur. Il me caresse tantôt les cheveux, tantôt le dos. Par moment, son corps est parcouru par un frisson de douleur qui me serre le cœur à chaque fois et j’en viens à prier le Père pour qu’il délivre rapidement mon frère de ce calvaire. De ce fait, la respiration de Judas commence à s’apaiser, son souffle se fait plus régulier. Lentement, je me redresse un peu tandis que ses bras glissent autour de moi. Ses yeux sont fermés. Il a plongé dans un sommeil paisible dont il ne se réveillera probablement pas. Au moins, mes prières ont été entendues et il a cessé de souffrir.

    Je reste assise au bord du lit, les vêtements poisseux de sang et la main de mon frère serrée dans les miennes. Je me dis qu’il va aller dans le Jardin dont m’a parlé Lazare. Qu’il retrouvera Jésus là-bas également. Et je pense aussi à ce que m’a dit mon époux, sur l’idée de partir ailleurs. Laz savait que Judas ne viendrait pas avec nous mais il n’a pas eu le courage de m’annoncer cette nouvelle avant… Supporter de perdre Jésus c’est une chose… perdre Judas en même temps, ça en est une autre et là je reconnais qu’il va être difficile pour moi de rester ici alors que deux êtres chers ne seront plus présents.

    Le ciel s’assombrit et il fait déjà quasiment nuit alors que nous sommes en plein après-midi.

    Le tonnerre éclate soudain et la pluie se met à tomber.

    Je me mords la lèvre en comprenant que Jésus vient surement de rendre son dernier souffle. Mes yeux se tournent vers Judas qui dort toujours. A cet instant, un spasme anime son corps et sur son torse une nouvelle plaie apparait, près du cœur. A ma grande surprise, ce n’est pas du sang qui coule cette fois. Quel est ce liquide… ? On dirait de l’Eau… ou… de la Lumière à l’état liquide ?

    Judas inspire.

    Et n’expire pas.

    Dans mes mains, ses doigts refroidissent. Mais je parviens à sourire à travers mes larmes en voyant que son visage est totalement détendu et qu’il a l’air heureux.

    J’écoute la pluie qui tombe sans le lâcher en me demandant de quoi demain sera fait.

     

    Lorsque Lazare rentre, je n’ai pas bougé. Je devine sa présence dans mon dos avant qu’il m’enlace. Il ne dit rien. Je repose alors la main de Judas sur le lit et je me tourne pour me blottir contre mon mari.

    - Tu es glacée, Sara… murmure-t-il en me frictionnant le dos.

    - M’en fiche… 

    Mon mari me soulève dans ses bras et sort de la chambre. Je note que son visage est las et ses yeux rougis. La journée a été des plus éprouvantes pour tout le monde. J’embrasse sa tempe, puis sa joue, puis le coin de ses lèvres pour le réconforter tandis qu’il me dépose dans le fauteuil devant la cheminée et qu’il s’empresse d’allumer un feu. Nous ne disons rien durant tout le temps qu’il faut aux flammes pour prendre de l’ampleur et je me décide à me secouer un peu une fois que la chaleur vient me caresser le visage.

    - Alors… ? Tu as pu l’emmener au Tombeau, comme tu voulais… ?

    Agenouillé devant l’âtre, Laz tourne la tête vers moi et hoche la tête :

    - Oui… c’était déjà trop tard pour faire les rites funéraires. Et comme demain et après-demain, c’est la Fête d’Avril, on ne pourra rien faire avant lundi matin au plus tôt.

    Je compte mentalement avant d’ajouter :

    - Lundi, ça sera le « troisième » jour, non… ?

    Un semblant de sourire se dessine sur ses lèvres :

    - Ouais… Les Athés sont au courant de la possible résurrection de Jésus. Du coup, ils ont collé je sais pas combien de soldats devant le Tombeau, je suis sûr que je n’ai pas eu tous ces honneurs quand vous m’avez mis là-dedans.

    - Pourquoi des soldats… ?

    - Ils ne croient pas que Jésus va revenir d’entre les morts. Par contre, ils pensent que des gens seraient bien capables d’essayer de voler son corps pour faire croire que c’est le cas. Le Tombeau sera bien gardé, tu peux me croire… Mais tu as l’autorisation d’accès pour lundi matin, avec mes sœurs, pour pouvoir accomplir les derniers rites nécessaires accordés aux défunts.

    Moi qui osais à peine toucher les sandales de Jésus lorsque je l’ai rencontré, voilà que je vais devoir enduire son corps d’huiles et de baumes s’il n’est pas revenu du Royaume des Morts d’ici là… Un grand privilège et je préfère savoir que je ferais partie des personnes qui s’occuperont de prendre soin de lui, et j’ai confiance en Marthe et Marie, au moins je suis sûre que le travail sera bien.

    - Et Judas… ?

    - Je m’en occupe. J’irais trouver le Capitaine de la Garde pour obtenir une autorisation exceptionnelle, on devrait pouvoir tout gérer demain, ne t’inquiète pas.

    Lazare se redresse et se rapproche du fauteuil. En un mouvement rapide, il me soulève, s’assoit à ma place et m’installe sur ses genoux. Epuisée et rassurée par sa présence des plus réconfortantes, je m’endors contre lui. J’ai besoin de m’évader quelques heures dans le sommeil, ne serait-ce que pour avoir la force d’affronter la suite des évènements.


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  • Sara :

     

    Il est près de minuit lorsque les garçons reviennent. Sans Jésus. Et à voir leur tête, je n’ai pas besoin d’explications pour savoir que notre Ami ne reviendra plus chez nous.

    L’heure est tardive mais le sommeil n’est pas au rendez-vous pour nous trois. Pour m’occuper, j’ai préparé du thé. Judas réchauffe ses mains en les plaquant contre la faïence brulante de la grande tasse posée devant lui, ses yeux verts perdus dans le vague.

    Lazare est le premier à briser le silence. Il boit une longue gorgée de sa boisson avant de déclarer :

    - On sait ce qu’il va se passer. Mais au cas où, demain, j’irais en ville pour prendre des nouvelles. On ne sait jamais, si par hasard le Père décide de modifier ses projets où je ne sais quoi… C’est un faible espoir, j’en ai conscience…

    - Il ne va pas changer ses projets, Laz, on le sait parfaitement, marmonne Judas en tendant la main vers le sucrier.

    - Mais ça ne m’empêche pas d’aller en ville quand même pour voir l’évolution des choses. Sara, par contre, je souhaite que tu restes à la maison en ce moment. Les rues ne sont pas sûres et avec l’arrestation de Jésus il risque d’y avoir pas mal d’émeutes. Je n’ai pas très envie que tu te retrouves au milieu de tout ça.

    - Tu es en train de me dire qu’il y a du danger partout et que toi tu vas joyeusement te rendre au milieu de ce même danger ?

    Mon mari sourit tandis que mon frère laisse tomber un sucre dans sa tasse d’où giclent des gouttelettes.

    - Je sais me défendre, rétorque Lazare.

    - Et je l’accompagnerai, ajoute Judas en touillant sa boisson. A deux, on sera plus en sécurité si quelque chose dérape.

    Laz lui jette un coup d’œil et finit par acquiescer.

    ~


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  • Judas :

     

    Après la pause de midi, nous sommes retournés au Temple. Depuis la colère de Jésus, les marchands se font plus discrets, du moins en sa présence. Quant aux Hauts Placés, ils préfèrent tout bonnement l’ignorer, bien que j’ai déjà surpris quelques uns d’entre eux se glisser parmi les gens de la foule pour écouter tout de même ce qu’il avait à raconter.

    Distraitement, j’observe Jésus en train de mettre de la boue sur les paupières closes d’un aveugle qui mendiait sur les marches. Cela fait des années que cet homme se tient à cette place tous les jours, et il nous est arrivé plus d’une fois de nous demander s’il ne profitait pas un peu trop de son handicap pour attirer la pitié des gens et obtenir ainsi plus d’argent. L’Aveugle proteste à grands cris, mais Jésus n’en a cure et s’adresse aux hommes qui maintiennent l’homme en place :

    - Allez lui nettoyer les yeux à la Fontaine.

    Ils obéissent aussitôt et s’en vont. L’un des Douze Disciple, Pierre, s’approche de mon Ami, l’air un peu étonné :

    - Maître, cet homme est venu au monde aveugle. Il a accepté sa vie, pourquoi la changer ?

    Jésus s’essuie les mains :

    - Cet homme vit dans les ténèbres. Aussi longtemps que je suis dans ce monde, je suis la Lumière du monde.

    Incapable de laisser une brebis égarée loin de son troupeau… Comme Il me l’a dit, Il va faire tout son possible avant son départ.

    Il ne faut pas longtemps avant que l’Aveugle revienne :

    - Où est-il ? Où est-il ?

    Jusque là adossé contre une colonne du Temple, Lazare lui prend le bras et le conduit jusqu’à Jésus. L’Aveugle guéri se laisse tomber à genoux devant notre Ami :

    - Je peux voir. Je peux voir ! Merci ! Je Crois en Toi, Seigneur !

    - Place ! Poussez-vous !

    Deux Hauts Placés écartent la foule sur leur passage, visiblement très contrariés qu’un nouveau Miracle ait eu lieu sous leur nez.

    - C’est un coup monté, cet homme n’a jamais été aveugle ! s’écrie celui en tête du petit groupe. Il faisait semblant !

    L’Aveugle Guéri recule vers Jésus, peu rassuré par ces hommes qu’il ne connait pas et qui l’accusent ouvertement. Je m’apprête à ouvrir la bouche pour protester, mais Lazare est plus rapide que moi :

    - Ce n’est pas ce Mendiant le menteur ! Vous savez parfaitement qu’il est né ainsi !

    Le premier Haut Placé interpellé le foudroie du regard :

    - Et tu vas me faire croire que tu es réellement mort, aussi ? Entre blasphémateurs et menteurs vous devez effectivement parfaitement vous entendre !

    Lazare serre les dents. Le deuxième Haut Placé tente de calmer les choses avant que ça ne dégénère et lève une main apaisante en s’adressant à Jésus :

    - Comment expliques-tu que tu puisses rendre la vue aux aveugles ?

    Notre Ami répond immédiatement :

    - Je suis venu dans ce Monde pour rendre la vue à ceux qui ne peuvent pas voir.

    Il jette un coup d’œil à l’Aveugle Guéri qui le dévisage et l’écoute avec une grande attention, puis reporte son attention sur les Hauts Placés :

    - Et pour ôter la vue à ceux qui peuvent voir !

    Le Haut Placé fronce les sourcils :

    - Ai-je bien entendu ? Selon toi, nous qui sommes les Hauts Placés rattaché au Temple, les Croyants, nous serions aveugles ?

    Le regard de Jésus se durcit tandis qu’il fixe les Hauts Placés devant lui :

    - Si vous étiez aveugles, alors vous seriez purs et sans péchés. Mais tant que vous dîtes « nous voyons », votre péché demeure.

    De vives réactions se font entendre. La foule est bientôt scindée en deux groupes, ceux qui soutiennent Jésus et ceux qui soutiennent les Hauts Placés et les appuient en le traitant à nouveau d’imposteur, de blasphémateur, de fou. J’en viens à regretter le temps des voyages où les gens ne comprenaient pas toujours ce qu’Il disait mais au moins nous n’avions pas des querelles quasiment à chaque fois comme c’est le cas ici.

    Mon Ami s’est détourné comme pour partir, mais les accusations continuent et il se retourne brusquement, les yeux étincelants de colère et en brandissant un doigt accusateur vers les deux Hauts Placés :

    - Malheur à vous ! Hypocrites que vous êtes ! Parce que vous fermez aux Hommes le Royaume des Cieux, vous n’y entrez pas vous-même ! Et vous ne laissez pas entrer ceux qui le désirent !

    Il les contourne sans les lâcher du regard tandis que je rejoins Lazare et les Disciples Principaux, à nouveau prêts à sortir en vitesse notre Ami de cet endroit s’ils tentent quoi que ce soit contre lui.

    - Vous pliez devant la Lettre de la Loi mais vous trahissez le Cœur de la Loi. Justice ! Miséricorde ! Fidélité !

    Jésus se dirige à grands pas vers la sortie du Temple, nous lui emboitons le pas mais à nouveau il se retourne et les apostrophe :

    - Vous paraissez beaux au dehors, mais à l’intérieur vous n’êtes qu’impureté !

    - Faites le taire !

    Les Disciples et Lazare se dépêchent d’escorter Jésus à l’extérieur tandis qu’il continue de déverser sa colère.

    - Judas !

    Une main se pose sur mon épaule, froide et sèche. Je me retourne pour me trouver nez à nez avec le Haut Placé Principal et le Chef des Armées Athés. L’un comme l’autre, je les connais plutôt bien, ils m’ont souvent envoyé des élèves à l’époque où je ne fréquentais pas encore Jésus. On peut même dire en un sens que nous étions de bonnes connaissances, à défaut d’être réellement amis.

    - Peux-tu m’expliquer pourquoi tu suis cet homme comme une ombre ? me demande le Haut Placé avec un air un peu soucieux. Tu vois bien qu’il est instable… Je sais que tu as toujours bien aimé t’intéresser aux Prophéties mais de là à suivre le premier charlatan qui s’amuse à essayer d’accomplir ce qui a été écrit…

    - Et tu n’es pas sans savoir qu’il a un cousin qui a été tué pour avoir tenu des propos déplacés, ajoute le Chef des Armées. Ton ami va finir par se faire égorger dans une ruelle si ça continue ainsi…

    Un peu sèchement, je rétorque :

    - Vous ne le connaissez pas. Vous n’écoutez et n’entendez que ce que vous voulez bien entendre…

    - Et pas toi, Judas… ? Est-ce que tu ne fermes pas les yeux sur ses folies pour ne t’intéresser qu’à ce qui semble intéressant et soit disant miraculeux ?

    Je fais semblant de réfléchir à leurs paroles, mais ce que je vois surtout c’est que le terrain commence à être préparé pour le moment où il va falloir aider Jésus à mourir.

    - Que faites-vous des miracles ? Ne jouez pas les hypocrites, vous saviez parfaitement que ce Mendiant était réellement aveugle. Et je ne parle même pas de la résurrection de Lazare, vous étiez là quand il a été mis en Tombeau.

    - Peut-être est-il un peu Magicien sur les bords, concède le Haut Placé Principal, mais il y a beaucoup de poudre aux yeux également. Judas… Personne ne revient du Royaume des Morts. Peut-être crois-tu dur comme fer que ton ami a été ramené à la vie, mais c’est impossible. Il a surement conclu un accord avec ce Jésus pour monter tout un scénario. Oui, j’étais présent quand ta sœur et ses belles-sœurs ont mit Lazare dans le tombeau. Mais je n’ai pas monté la garde sur les lieux ensuite. Elles ont pu très bien faire rouler la pierre quand personne n’était là pour libérer ton ami ou lui apporter à manger…

    Je proteste vivement :

    - Ma sœur n’aurait jamais fait un coup monté pareil !

    - Et nous n’aurions jamais cru que tu suivrais un faux Prophète, rétorque calmement le Chef des Armées. Fais attention, Judas, c’est tout ce qu’on te demande. Ta famille commence à être mal vue à cause de cette histoire avec Lazare, n’en ajoute pas une couche en restant trop avec ce Jésus. Tu devrais plutôt sauver l’honneur des tiens au lieu de les aider à s’enfoncer davantage.

    Les lèvres pincées, j’opine sèchement du menton en marmonnant pour avoir la paix :

    - Je vais y réfléchir.

    Apparemment satisfaits, ils m’adressent tous deux un sourire d’encouragement et un peu paternaliste avant de s’éloigner.

    Jusqu’à présent, j’ignorais encore comment j’allais faire pour accomplir ma Mission. A présent, les choses sont claires, j’entrevois les étapes de façon assez précise. Il ne me reste plus qu’à attendre le signal de Jésus pour lancer les choses.

     

    ~

    Judas :

     

    Le soir est tombé. Pour changer, Jésus nous a réunit dans le Jardin des Oliviers pour un pique-nique avec les Disciples et Lazare a été invité à se joindre à nous. En portant mon verre à mes lèvres, j’observe rapidement notre groupe en songeant qu’il est plus agréable lorsque nous sommes simplement les Douze Disciples, Lazare et Jésus. C’est plus calme que lorsque toute la population veut se joindre à nous…

    Les conversations vont bon train dans le groupe, je suis l’un des rares à ne pas piper mot. Jésus ne dit pas grand-chose non plus.

    Lazare vient s’assoir à côté de moi et m’ébouriffe amicalement la tête.

    - Souris un peu, Judas, murmure-t-il à mon oreille.

    - J’ai pas envie…

    - Je sais parfaitement ce qui te tracasse, mais ne le montre pas ainsi aux autres, ils ne comprennent pas.

    - C’est pas mon problème. Toi, en revanche, tu devrais faire attention, Laz.

    Il cligne des yeux, étonné :

    - Moi ? Pourquoi ?

    - Le Haut Placé Principal et le Chef des Armées sont persuadés que ta mort était un coup monté. Ils ont même dit que Sara faisait partie du « complot ». Notre famille risque de prendre un sacré coup dans sa réputation, il faut que tu fasses attention à ne pas te faire d’ennemis et que tu gardes ma sœur bien à l’œil pour t’assurer qu’il ne lui arrive rien.

    Mon beau frère acquiesce :

    - J’ai déjà commencé à préparer le terrain, pour tout te dire. Je pense qu’on partira avec Sara, et mes sœurs, nous serons plus en sécurité là où on ne nous connait pas.

    Donc, il a bien conscience de la situation, c’est rassurant. Je ne regrette pas de savoir ma sœur mariée à lui, il saura toujours agir en conséquence tout en prenant soin d’elle.

    Les conversations s’arrêtent soudain alors que Jésus prend la parole :

    - Je ne serai plus longtemps parmi vous.

    Interloqués, les Disciples le regardent tous.

    - Comment ça ? interroge Pierre.

    - Vous me chercherez, mais là où je dois me rendre vous ne pouvez me suivre.

    Crispé, je serre le morceau de pain que je tiens dans la main.

    Naturellement, Jésus m’en tend un nouveau morceau en plongeant son regard de lumière dans le mien :

    - Fais ce que tu as à faire.

    Et voilà le signal tant redouté. Comme un automate, je prends le bout de nourriture tendue alors que la main de Lazare se presse discrètement sur mon épaule pour me donner du courage, puis je me lève. J’entends vaguement les autres demander où je vais tandis que je m’éloigne du Jardin.

    Tourmenté, je fais exprès de rallonger mon chemin en empruntant les rues les plus longues et en faisant des détours. Mais malgré tout, je finis par me retrouver devant la porte de la maison du Chef des Armées et avant que je puisse réaliser mon geste, mon poing a déjà frappé contre le battant clos.

    La porte s’ouvre peu après.

    - Judas ? Il est tard pour une visite.

    Les mots s’échappent de ma bouche :

    - C’est à propos de Jésus. Il prépare quelque chose, une sorte de révolte…

    Mon interlocuteur fronce légèrement les sourcils et ouvre la porte en plus grand, m’invitant à rentrer, mais je préfère rester sur le seuil en continuant à débiter mon mensonge :

    - Il veut s’attaquer au Temple demain, il prévoit un vrai massacre…

    - Il a des alliés ?

    - Je ne sais pas vraiment. Mais comme beaucoup de gens le suivent, je suppose que s’il passe à l’action une bonne partie de la ville le suivra et on va avoir la plus grosse émeute qu’on ait jamais vue.

    Il pose une main presque paternelle sur mon épaule en me dévisageant d’un air soucieux :

    - Tu n’as pas l’air de te sentir bien, tu ne veux pas entrer t’assoir et boire un verre d’eau ?

    - N… non, ça va… C’est juste qu’imaginer ce qui va arriver…

    - Tu as bien fait de me prévenir, Judas. Tu comprends bien que je dois agir sans attendre pour éviter que cette catastrophe se produise. Où est ce Jésus ?

    Pendant un instant, je visualise le Jardin avec le pique-nique. Misère, que suis-je censé répondre ? Il ne va pas vouloir arrêter Jésus sans être accompagné de plusieurs soldats et ces derniers risquent de s’en prendre aux Disciples et à Lazare !

    - Vers le Jardin des Oliviers, mais… mais quand je suis parti, il n’était pas seul et je suis certain que le groupe qui l’accompagne ne compte pas forcément participer demain. Ils ne savent pas… Je ne souhaite pas qu’ils soient arrêtés, eux, ils sont innocents.

    Ses yeux se plissent. Est-ce qu’il se méfie de ce que je viens de lui dire ? Est-ce que je ne viens pas d’aggraver la situation ?

    - Pour éviter toute confusion, tu vas venir avec nous dans ce cas, Judas.

    Oh non… !

    - D’accord…

    Je ne m’attendais pas à devoir assister à l’arrestation de Jésus et je ne suis pas sûr de réussir à supporter ce moment.

    - Retrouve-nous devant la grille sud. Si tu n’es pas là quand nous arrivons, j’arrête tous ceux que je trouverai, je suis bien assez clair ?

    Le ventre noué et la gorge desséchée, j’acquiesce avant de filer dans la nuit.

     

    Je meurs de froid malgré les températures douces de la saison. Les minutes me paraissent terriblement interminables tandis que j’attends devant la grille. Plus d’une fois, j’ai envie de me retourner, de courir jusqu’au Jardin des Oliviers et de crier à tout le monde de fuir, à Jésus de se cacher.

    Je ne dois pas faiblir, je ne dois pas faiblir… Il faut que j’aille jusqu’au bout.

    Anxieux, je me ronge les ongles. Mes mains tremblent de nervosité.

    Enfin, après une éternité d’attente, le Chef des Armées me rejoint avec un groupe d’une dizaine de soldats.

    - Désigne-nous précisément celui qui projette de détruire le temple.

    Voilà bien la preuve que les Hommes n’entendent que ce qu’ils veulent entendre. J’ai parlé de « massacre », « d’attaque », de « révolte » et d’émeute » mais jamais je n’ai prétendu qu’il comptait détruire le temple.

    Si nous avions été pendant un sermon de Jésus, j’aurais immédiatement corrigé la nuance. Mais là, je préfère les laisser croire ce qu’ils veulent croire, je n’ai pas le courage de parlementer.

    Tel un condamné à mort, je franchis la grille sud en prenant la tête du groupe et je suis le chemin conduisant au Jardin. Cette fois-ci, je ne peux pas m’amuser à trainer sur la route et j’arrive bien trop vite sur les lieux du pique-nique. Le repas est visiblement terminé, les Disciples sont répartis en divers petits groupes près des Oliviers. Du regard, je cherche Jésus en rêvant d’être foudroyé sur place pour ne surtout pas le dénoncer.

    Un mouvement attire mon attention près du plus vieil Olivier du Jardin, l’arbre préféré de Sara. Jésus s’en écarte et j’aperçois Lazare adossé dans la pénombre du tronc. Je me dirige vers mon Ami qui vient de lui-même à ma rencontre tandis que les autres se redressent en demandant ce qu’il se passe.

    Jésus s’arrête devant moi et m’adresse un léger sourire. J’attrape sa manche, ressentant le besoin de le toucher une dernière fois.

    - Ne t’inquiètes pas, Judas, murmure-t-il si bas que j’ai moi-même du mal à l’entendre. Nous nous retrouverons bientôt.

    Confus, je tourne la tête vers la sienne. Ses lèvres se posent sur les miennes. Ou alors c’est moi qui viens de poser les miennes sur les siennes ? Je ne sais pas. Je ne sais plus. Mais ce contact m’apaise, mon cœur angoissé reprend un rythme plus normal.

    Sans lâcher son bras, je me tourne vers le Chef des Armées qui acquiesce et qui s’adresse à ses hommes en désignant mon Ami :

    - Arrêtez-le !

    La suite des évènements s’enchainent et s’entremêlent à une vitesse incroyable. Les Disciples ont bondi pour protéger leur Maître mais ils ne sont pas armés. Les Soldats n’ont aucun mal à les repousser. Pierre plonge vers le panier du pique nique et extirpe un couteau avec lequel il blesse un soldat, j’ai le temps de voir mon Ami poser les mains sur la blessure pour la soigner. Une partie des Soldats en profitent pour encercler Jésus, créant ainsi une barrière infranchissable, tandis que d’autres se répartissent dans le Jardin en menaçant les Disciples.

    Je me sens brusquement poussé en avant. Un gémissement de douleur franchit mes lèvres lorsque mon front percute le tronc d’arbre devant moi.

    - Judas ! Sale Traitre ! Tu as livré le Maître !

    Les yeux floutés à cause des larmes que je retiens depuis tout à l’heure, je lève un bras pour me défendre :

    - Ce n’est pas…

    Un coup de poing en plein visage me coupe dans ma phrase.

    Une ombre surgit et repousse mon agresseur avant de m’attraper par la main :

    - Viens ! Partons avant que tu ne te fasses massacrer !

    Lazare.

    Sans attendre, il me tire dans son sillage en profitant de la cohue. Du coin de l’œil, j’ai le temps d’apercevoir Jésus qui se fait emmener par les Soldats.

    Nous courrons hors du Jardin des Oliviers, puis de la ville.

    Notre course s’arrête seulement lorsque les lumières de chez nous deviennent visibles. Lazare s’arrête seulement à cet instant et se tourne vers moi. Il ne dit rien, il effleure ma joue où un magnifique bleu doit être visible.

    - Tu as fait ce qu’il fallait, finit par dire Lazare à mi-voix. C’est ce que voulait Jésus, alors ne regrette pas.

    La voix enrouée, je réponds :

    - Je ne regrette pas, Laz… J’ai respecté sa volonté, mais je n’ai pas aimé agir ainsi pour autant.

    Mon beau frère se rapproche et m’étreint en soufflant :

    - Je sais… Et à ta place, je crois que je n’aurais pas eu le courage d’aller jusqu’au bout. Il a fait un bon choix avec toi. C’est terminé, maintenant, Judas. On ne te demande plus rien, il faut juste laisser les choses s’accomplir.


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