• L’aube est encore bien loin, mais je n’arrive pas à dormir. Allongée à plat ventre sur le lit, j’écoute la respiration calme de Lazare qui s’élève dans le silence de la chambre. Un son des plus relaxants. Les yeux mi-clos, je savoure la chaleur qui se dégage de son corps bien vivant allongé près du mien.

    Et il n’a pas l’air traumatisé par son expérience de mort. En fait, il n’en a même pas parlé du tout. D’accord, cela ne fait même pas vingt-quatre heures que Jésus l’a sorti du Tombeau et nous avons parlé de bien d’autres choses, mais il n’en a même pas fait mention, même à demi-mot. J’ignore si je dois aborder le sujet avec lui, des fois qu’il veuille en parler, ou si je dois justement me taire. Peut-être a-t-il envie d’oublier cet épisode… ? Laz est aussi capable de ne pas lancer la discussion en songeant que moi, je n’ai peut être pas envie de m’aventurer sur ce terrain là.

    Je me rapproche un peu de lui en espérant ne pas le réveiller. Il sourit en ouvrant les paupières et passe son bras autour de mes reins en déposant un léger baiser sur mon épaule.

    - Désolée, je t’ai réveillé…

    - Je somnolais plutôt, répond Laz à mi-voix en remontant machinalement la couverture.

    Je me niche contre son torse, la tête sous son menton. Sa main glisse avec douceur dans mes cheveux :

    - Tu pensais à quoi, jolie Sara ?

    - Oh….euh… je me demandais… comment ça c’est passé pour toi, pendant que tu étais absent ici… si l’envie d’en parler te prend un jour…

    Il reste silencieux un moment en continuant ses caresses et finit par poser ses doigts sur ma nuque :

    - Je n’étais pas malheureux, si c’est ton inquiétude. La notion du temps est très différente là-bas, pour moi c’est passé beaucoup plus vite que pour vous.

    Je redresse un peu la tête pour le regarder. Lazare sourit encore :

    - Dès que je suis arrivé là-bas, j’ai su que je n’allais pas rester et que je finirais par te rejoindre.

    - Et c’était quoi « là-bas »… ?

    - Un jardin…

    Son regard de nuit se fait lointain tandis qu’il se remémore vraisemblablement son passage en ce lieu.

    - Un beau Jardin, comme tu ne peux même pas l’imaginer. Il y avait des fleurs brillantes et de toutes les couleurs, des arbres… des cours d’eau aussi… c’était un endroit très zen.

    - Tu étais seul ?

    Mon époux fait non de la tête et dépose un baiser sur mes lèvres, avant de répondre :

    - J’ai aperçu des Anges. D’ailleurs, l’un d’eux est venu me parler pour me rassurer tout de suite. Il m’a dit que j’étais en vacance, en quelque sorte et que je partirai bientôt. Et que tu allais bien… que tu étais triste, bien sûr, mais que ça ne durerait pas puisque je te retrouverai bien assez vite.

    Rassurée de savoir qu’il a eu droit à un bon traitement, je sens une certaine tension quitter mes épaules.

    - Et j’ai senti…Sa Présence… Tout est Amour et Paix dans le Royaume des Cieux et j’ai bien conscience de n’avoir vu qu’une toute petite partie. Dieu est partout mais parfois il se « déplace » si je puis dire, pour aller dans un endroit en particulier. Je suis sûr qu’il est venu me voir, je l’ai senti. Je… Je crois qu’Il voulait faire savoir qu’Il était content qu’on soit les Amis de Jésus. Et il ne faut pas qu’on ait peur de ce qui va arriver.

    Je soupire en jouant avec ses longues mèches noires :

    - Je sais, mais c’est plus facile à dire qu’à faire…

    - On se serrera les coudes. Ne t’angoisse pas d’avance pour ce qui n’est pas encore arrivé, Sara. On affrontera les évènements au fur et à mesure.

    Son regard a changé. Il est sérieux, mais contient aussi cette touche de lumière que j’aperçois tout le temps dans celui de Jésus et souvent dans celui de mon frère. En plongeant dans la profondeur bleutée de ses prunelles, je comprends que Lazare a apprit des choses dans ce Jardin, des choses qu’il ne peut pas forcément révéler, du moins pour le moment. Et qu’il sait également assez précisément comment une partie des évènements à venir vont se dérouler, d’où son manque de surprise lorsque Judas nous a parlé tout à l’heure.

    Je pose ma tête contre son torse en écoutant son cœur battre dans sa poitrine et l’air emplir ses poumons régulièrement.

    - Sara… Je voudrais que tu commences à réfléchir à quelque chose… reprend soudain Lazare à voix basse et sur un ton un peu hésitant.

    - Oui ?

    - Quand Jésus ne sera plus parmi nous, ça risque d’être difficile de rester. Ici ou à Lutéçarem, presque chaque recoin va nous rappeler sa venue et même si on doit chérir les souvenirs le concernant, ils risquent aussi de nous rendre tristes. Et puis, je pense qu’il faut qu’on raconte son Histoire et qu’on propage son Message à autant de monde que possible…

    Déménager… ? L’idée ne m’a jamais effleuré l’esprit. C’est intimidant de partir comme ça pour commencer une nouvelle vie dans un endroit totalement inconnu et jamais Laz n’en avait parlé jusqu’à présent. Ses arguments ne sont pas à prendre avec légèreté mais j’ai la troublante impression, à nouveau, qu’il sait quelque chose et qu’il prépare le terrain en mentionnant cette idée de partir.

    - Où voudrais-tu aller, Laz… ?

    - Je ne sais pas vraiment… de l’autre côté de la mer, je pense que ça pourrait être intéressant. Jésus n’a pas vraiment eu l’occasion d’aller sur les autres continents, alors si nous on peut y aller pour lui, c’est peut être pas mal…

    - Et tes sœurs ? Et Judas ? Ils viendront avec nous si on s’en va ?

    Lazare marque une hésitation franche. Il ne refuserait pas la présence de sa famille au complet, non, il n’hésiterait pas ainsi. Qu’est-ce que mon époux me cache ? Pourquoi ?

    - Ceux qui voudront venir le pourront, finit-il par répondre doucement. Mais prend bien le temps de la réflexion, Sara, je ne veux pas que tu regrettes ta décision. Si on part, je doute que l’on revienne ici un jour.

    J’acquiesce lentement, un peu perplexe. J’aurais surement les réponses à mes questions bien assez tôt, peut-être même trop tôt à mon goût, alors autant l’écouter et ne pas m’angoisser à l’avance pour ce qui ne s’est pas encore produit.

    ~

    Assise sur les marches menant au Temple, le menton entre les mains, je laisse mon regard errer sur la foule présente qui écoute Jésus avec plus ou moins d’attention. Les gens s’écartent alors, d’un air peu rassuré ou franchement menaçant, sur le passage d’un soldat. Interpellée par cet Athé qui s’approche et un peu inquiète de ce que sa présence peut signifier, je commence à chercher Judas, Lazare ou l’un deux Disciples du regard. Tout en les cherchant, mes yeux reviennent sur cet « intrus » et je note que sa tenue n’est pas celle d’un Soldat. C’est le Capitaine de la Garde ! Mais il n’a pas l’air hostile, il semble même un peu gêné de s’avancer jusqu’à nous et surtout il est seul. S’il venait pour arrêter mon Ami, cet homme serait accompagné. Jésus se tait lorsque le Capitaine s’arrête devant lui et lève un regard interrogateur.

    - Excuse-moi de te déranger, Prophète, commence le Capitaine de la Garde en retirant son casque, mais je voudrais te prier de m’accorder une faveur.

    Pour un peu, j’en resterais bouche bée. C’est la première fois, du moins à ma connaissance, qu’un membre du clan des Athés ose venir demander quelque chose à Jésus. Ce dernier sourit légèrement et lui fait signe de continuer à présenter sa requête.

    - J’ai un Majordome que je considère davantage comme un fils que comme un Majordome… Il est très malade, mourant j’en ai peur, son traitement ne fait pas le moindre effet.

    Voilà qui me rappelle de biens mauvais souvenirs… Compatissante, je regarde ce Capitaine, puis Jésus qui demeure attentif aux paroles de son interlocuteur.

    - En toute humilité…

    - Tu voudrais que je vienne le voir chez toi, achève Jésus en commençant à se mettre debout. Je t’accompagne.

    Sa réaction provoque des coups d’œil parmi les personnes présentes. Visiblement, elles n’ont pas du tout envie de voir mon Ami entrer dans la maison d’un « ennemi ». Craignent-elles pour sa vie ? Auquel cas, cette méfiance pourrait être un peu justifiée, ou est-ce qu’elles croyaient que Jésus n’est là que pour les Croyants et ne doit jamais aider les autres… ?

    A mon tour, je me lève, mais :

    - Non.

    Le Capitaine de la Garde se tient face à mon Ami et tend la main comme pour lui toucher le bras, avant de se raviser. Humblement, il reprend :

    - Je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit, Ô Jésus. Et je sais que si tu prononces un mot, mon Majordome guérira.

    J’ose à peine croire ce que je vois et entends. Mon frère et mon époux vont regretter de ne pas avoir assisté à cette scène, ils auraient sauté de joie au cou du Capitaine de la Garde pour tenir de tels propos !

    Jésus reste silencieux en l’observant tandis que l’homme continue :

    - Je suis soumis à des Supérieurs et j’ai personnellement sous mes ordres une centaine de soldats et si je commande à l’un de mes hommes : « Fais ceci », je sais qu’il le fera. Et si je commande à un autre : « Va là », je sais qu’il va y aller. Nul besoin de les voir faire, ils agissent et je le sais, c’est tout. Aussi, il suffit que tu dises un mot et ce sera fait.

    Les gens présents échangent encore des regards et des messes basses. Ils n’ont pas l’air de comprendre comment ils doivent interpréter cette scène. Au vu de leurs regards, certains ont même l’air de penser que le Capitaine est en train d’oser donner un ordre à Jésus. Ce dernier sourit et s’adresse à nous tous :

    - L’avez-vous entendu ? Je vous le dit, je n’avais pas encore trouvé une aussi Grande Foi !

    Et c’est un Athé qui fait preuve de la plus « Grande Foi », si ça c’est pas totalement ironique !

    Mon Ami pose la main sur l’épaule de l’homme :

    - Rentre chez toi, ton Majordome est guéri.

    Le Capitaine semble perplexe. Non à cause des paroles de Jésus, mais parce qu’il a osé poser la main sur lui. Ses yeux brillent d’une vive émotion tandis qu’il pose ses propres doigts sur ceux de Jésus et les lui serre avec reconnaissance. Ils échangent un sourire et l’homme commence à reculer et se détourne.

    Un homme s’approche de mon Ami, contrarié :

    - Nous savons que les Croyants sont le peuple élu par Dieu. Comment un… un… Athé, un Païen, peut-il valoir mieux que l’un des nôtres ? interroge-t-il avec mépris.

    La main de Judas s’abat sur l’épaule de l’importun :

    - Ne sais-tu pas, ingrat, qu’à la Table du Père Eternel tout le monde est bienvenu, quel qu’il soit ? réplique-t-il d’une voix un peu sèche en évitant à Jésus de répondre.

    L’homme se tourne pour regarder mon frère, et c’est la voix de Lazare qui vient de se faufiler jusqu’à nous qui prend le relais :

    - Riches, Pauvres, Capitaines, Majordomes, Hauts Placés, Seigneurs, les Croyants et les Athés aussi. Il n’y a pas de différence dans le Royaume des Cieux.

    Une affirmation qui semble en soulager certains et en contrarier d’autres. Décidément, les gens ont vraiment besoin d’être remis à leur place.

    - Capitaine ! Capitaine !

    Un jeune homme se faufile parmi les gens, bondissant de joie :

    - Ton Majordome ! Ton Majordome vient de se lever ! Il va mieux !

    Le Capitaine de la Garde se retourne encore une fois vers Jésus et lui adresse encore un sourire que lui rend notre Ami. Avant de tourner les talons pour vite rejoindre ce Majordome qui compte tant à ses yeux, il incline humblement la tête à l’attention de Jésus et je peux clairement lire un « merci » silencieux qui franchit ses lèvres.

    Lorsque je me retourne, je constate que Jésus se tient entre Lazare et Judas. Quelques centimètres à peine les sépare et pendant quelques fugaces instants j’ai l’impression de voir une aura de lumière les envelopper tous les trois.


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  • Judas est particulièrement songeur depuis qu’ils sont arrivés. Il faut dire que Jésus a fait une entrée plutôt fracassante à Lutéçarem, la ville entière le saluait et l’acclamait tandis qu’il traversait les rues. Les Gardes Athés n’étaient pas des plus ravis et craignaient visiblement quelques débordements qui, heureusement, n’ont pas eu lieu… du moins pour l’instant. Les Croyants, de leur côté, semblent de plus en plus persuadé que notre Ami a un plan visant à dégager tous les Athés. Toute cette situation commence à m’inquiéter. Je sais que mon frère voudrait se reposer un peu et que Jésus prenne également un peu de congé, mais est-ce ici le meilleur endroit pour ça… ? Je n’en suis pas si sûre. En même temps, où pourrait-il aller ? Où qu’il aille, il est suivi par la foule.

    Collée à Lazare, qui a pris le temps de faire un détour par la maison pour enfiler une tenue un peu moins mortuaire, nous suivons Judas et Jésus de près dans les rues tandis qu’ils montent vers le temple. Un temple qui n’est plus ce qu’il était… Au fur et à mesure des années, les marchands ont pris de plus en plus possession des lieux et si je le trouvais déjà bruyant à l’époque où j’ai rencontré Jésus, c’est encore pire de nos jours !

    D’ailleurs le visage de notre Ami devient de plus en plus contrarié à mesure de notre avancée près de la maison du Père.

    Appât du gain et ventes. Voilà ce qu’est devenu ce Lieu Sacré. Les gens ne vendent plus les agneaux et les colombes avec sincérité, dans le but de faire des offrandes au Seigneur. Les acheteurs pensent que plus ils mettront le prix, plus ils seront bien vus par Dieu.

    - Un couple de Colombes pour le Prophète ? demande soudain un Marchand qui n’a pas froid aux yeux et qui brandit une cage sous le nez de Jésus. Moitié prix pour toi !

    - Comment oses-tu… ? commence Judas en écartant l’importun.

    Un éclair de colère brille dans les yeux de Jésus qui balaye brusquement d’un revers de bras l’étalage du Marchand. Ce dernier pousse des cris de protestation qui sont bientôt noyés sous ceux de ses confrères dont les étals subissent le même sort à mesure que Jésus passe comme une comète folle furieuse devant eux. Notre Ami grimpe vivement les marches qui conduisent au Temple, le regard foudroyant la foule. Il désigne l’entrée du Temple en criant :

    - Cette Maison est une Maison de Prière ! Et vous, vous en avez fait une Caverne de Voleurs !

    Bien dit ! J’ai envie de l’applaudir tellement je suis d’accord avec lui.

    Judas joue des coudes pour Le rejoindre, je l’imite avec Lazare en devinant que ce n’est pas vraiment le moment de quitter notre Ami des yeux.

    Les Marchands continuent de protester tandis que Jésus entre dans le Temple. Les Croyants présents le dévisagent, certains avec stupéfaction, d’autres avec une franche hostilité. Il n’en a cure, il regarde les colonnes du Temple, le regard à nouveau lumineux et clair.

    - Ce Temple n’est pas seulement de la pierre, c’est la Maison de Dieu. Et elle ne peut être détruite aussi longtemps que Dieu l’habite.

    Les Croyants échangent des regards, perplexes. Des murmures se font entendre.

    - Ils vont détruire le Temple… ?

    - Mais non !

    - Il vient de dire « détruite » !

    - Il a justement dit que le Temple ne peut pas être détruit…

    Judas échange un regard exaspéré avec Lazare qui hausse nonchalamment les épaules d’un air de dire « éh… à quoi tu t’attendais ? »

    - Détruisez ce Temple et en Trois Jours je le relèverai de ses ruines, achève Jésus à mi-voix.

    Mon grand frère lui jette un coup d’œil et ouvre la bouche comme pour lui dire quelque chose, mais il est interrompu par le Haut Placé principal qui est à la charge des Lieux. Visiblement très amusé, ce dernier s’adresse à notre Ami sur un ton empreint d’ironie :

    - Il a fallu quarante-six ans pour le construire et tu prétends pouvoir le rebâtir en trois jours ?

    Jésus pose son regard impénétrable sur le sien, avant de le relever vers le sommet du Bâtiment et répond :

    - Tu as entendu, mais tu n’as pas compris le sens.

    Le Haut Placé fronce légèrement les sourcils, moins amusé tout à coup. Incertain, il tourne la tête vers les Gardes Athés qui se sont approchés, prêts à intervenir au cas où et finit par marmonner :

    - Je comprends mieux que ce que tu crois.

    Sur ces mots, il se détourne et rebrousse chemin.

    Je soupire doucement en secouant la tête. Lazare fulmine à côté de moi :

    - Les soit disant plus ouverts d’esprits sont toujours aussi bornés…

    J’acquiesce en silence, observant mon Ami qui a posé la main sur le bras de mon Frère et qui lui murmure quelque chose à l’oreille. Judas baisse les yeux, attentif mais visiblement un peu secoué.

    Il y a quelque chose qui se trame entre eux deux et ce quelque chose ne me rassure pas.

    Mon Frère hoche simplement la tête puis il nous rejoint tous les deux.

    - Venez, j’ai envie de passer un peu temps avec vous.

    Lazare hausse un sourcil :

    - D’habitude tu ne laisses jamais Jésus tout seul.

    - Il n’est pas seul… répond Judas en désignant d’un discret signe du menton les Disciples qui attendent sagement dans leur coin. Il peut bien se passer de moi pendant quelques heures.

     

    Bras dessus, bras dessous, nous rentrons tous les trois à la maison. Je suis on ne peut plus ravie de pouvoir passer un moment en tête à tête avec mes deux hommes préférés. Il est plus facile de se raconter les choses oralement que par écrit, et nous avons énormément à raconter ! Les sujets sont multiples, ils concernent aussi bien le charpentier, que les ventes au marché, les commandes reçues par Marie et Marthe, la chute spectaculaire de Lazare qui a trébuché en pleine place principale parce qu’il a voulu éviter un pigeon qui lui a coupé la route, ma nouvelle machine à coudre qui me donne aussi des envies de meurtres comme la précédente… et bien sûr, le voyage de mon Frère en compagnie de notre Ami.

    En fin d’après-midi, alors que nous venons de terminer de prendre un bon thé, je finis par me décider à poser la question qui me brûle les lèvres depuis des heures :

    - Qu’est-ce qui te tracasse, Judas ?

    Son doigt se met à glisser nerveusement sur le rebord de sa tasse encore à moitié pleine :

    - Je ne sais pas si je peux en parler…

    Lazare croise les mains sur la table en l’observant avec attention :

    - Je suis sûr que si. Tu le saurais, si tu n’avais pas le droit de dire certaines choses.

    Mon frère hésite nettement, c’est rare de le voir aussi indécis. Le sujet doit être particulièrement grave.

    Mon époux continue d’une voix douce :

    - Confie-toi à nous, Judas, comme tu l’as toujours fait… Tu sais bien que nous sommes là pour toi et si parler peut te soulager…

    Les yeux verts de mon grand frère se posent sur Lazare, puis sur moi. Il hésite encore et finalement se décide à lâcher à mi-voix :

    - Jésus souhaite que je l’aide à accomplir les Anciens Ecrits… Je dois… Il me demande de… de faire en sorte qu’il meurt…

    Un vent glacial balaye mon cœur. Pas la Mort, encore ! Non !

    Lazare ne semble pas très surpris, contrairement à moi. Judas pose les coudes sur la table et cache son visage dans ses mains :

    - Je dois me débrouiller pour le faire arrêter dans les prochains jours… J’ai un délai, mais pas grand-chose, j’attends son signal pour agir…

    Pourquoi… ?

    Perdre Lazare a été horrible. Faut-il donc perdre Jésus maintenant ?! Se remettre d’un deuil pour plonger dans un autre presque immédiatement ?

    Je me sens mal à cette idée.

    Un peu brusquement, je me lève de ma chaise.

    - Sara… ?

    Précipitamment, je quitte la cuisine :

    - J’ai besoin de prendre l’air, m’attendez pas.

    Il faut que je parle à Jésus.

    Je reprends la route pour retourner à Lutéçarem. J’ai l’impression que quelque chose m’échappe et que je dois comprendre…

    Le soleil va bientôt se coucher, lorsque j’arrive. Je m’attendais à trouver mon Ami au Temple, mais ses Disciples m’ont informée qu’il était parti s’isoler une heure auparavant et qu’ils ne savaient pas trop où il était. Me fiant à mon intuition, je prends la direction du Jardin des Oliviers.

    Jésus est là. Assis contre l’arbre où je l’ai rencontré, des années auparavant. Un souvenir qui me semble à présent à la fois très lointain et tellement récent. C’est ici, en ces lieux, qu’il est entré dans nos vies et dans nos cœurs. En ce temps là, nous étions encore bien jeunes et ignorants. Mais c’est une rencontre que je n’oublierai jamais et cet endroit restera à jamais un lieu particulier.

    Jésus lève son regard si particulier vers moi :

    - Tu sembles bouleversée, Sara. Réjouis-toi, au contraire, Lazare est de nouveau parmi nous.

    Je m’agenouille près de lui et, sans hésiter, je lui prends les deux mains :

    - Ma joie est grande, Jésus, à ce sujet. Mon cœur déborde de bonheur parce que tu as ramené ma raison de vivre en ce monde.

    Avec gratitude, je lui embrasse les paumes. Elles sont fraîches, elles sentent le soleil.

    - Si ton cœur est heureux, pourquoi tes yeux menacent-ils de pleurer ?

    - Judas dit que tu vas bientôt mourir… Comment puis-je être si heureuse et savourer le retour de mon bien aimé en sachant que toi, tu vas bientôt… partir… ?

    Il reste silencieux. Incapable de me retenir davantage, je laisse mes larmes couler sur ses belles mains divines, me demandant combien de temps il lui reste encore à vivre parmi nous.

    Finalement, Jésus les recule doucement et pose une main apaisante sur le sommet de ma tête :

    - C’est ainsi que les choses doivent s’accomplir, Sara. Ton frère est essentiel pour l’accomplissement de la Volonté de notre Père, Lazare et toi allez devoir aussi le soutenir pour qu’il mène à bien sa mission. Ce ne sera pas la fin, Sara… Nous servons de plus grands desseins.

    Tant bien que mal, je tâche de sécher mes pleurs. De ses doigts fins, Jésus essuie mes joues et reprend à mi-voix les paroles d’une des anciennes prophéties :

    - Ce qui a été dit au sujet du Fils de l’Homme s’accomplira. Il sera livré ; on se moquera de lui, on ne le reconnaitra pas, on l’outragera, on crachera sur lui et, après l’avoir battu, on le fera mettre à mort… Quelle est la suite, Sara ?

    D’une voix étranglée, je réponds :

    - Et le troisième jour, il ressuscitera d’entre les morts…

    Il acquiesce simplement. Je reste silencieuse en triturant l’herbe sous mes doigts. Les prophéties, c’est bien joli, mais si celle-ci devait ne pas s’accomplir ? On ne peut pas dire qu’il y a une résurrection tous les jours quand même. Jésus ne dit rien et semble attendre avec calme et patience, que je continue le cheminement de mes pensées.

    Résurrection…

    - Lazare…

    Son prénom adoré m’échappe et je vois mon compagnon esquisser un petit sourire tandis que la lumière d’or de ses yeux est accentuée par le levé de la Lune.

    J’ose le regarder plus franchement et demande à mi-voix :

    - Il n’y a pas que de mon frère dont tu as besoin pour accomplir ton Destin, n’est-ce pas… ? Tu avais besoin de Lazare aussi, pour que les gens comprennent que tu es bien le Fils de Dieu, le seul capable de ramener les Morts à la Vie… Tu as eu besoin de lui comme d’un exemple également, qu’ils voient une résurrection et aient donc foi en la tienne…

    Jésus hoche à nouveau la tête. Et malgré tout, je me sens mieux. Je sais qu’il va souffrir à cause de nous tous, à cause de ce Monde dans lequel nous vivons et qui manque cruellement de tolérance. Mais c’est essentiel et il reviendra d’entre les morts, lui aussi.

    Je lève les yeux vers le temple qui se découpe dans le ciel de la nuit qui est arrivée.

    Est-ce que sa mort mettra fin aux émeutes ? J’en doute. Elles seront peut-être atténuées, tout au plus. Cependant, les gens finiront par comprendre, par réaliser que Jésus a prit les péchés de l’humanité sur ses épaules et qu’il s’est sacrifié pour nous…

    En tout cas, personnellement, je me fais la promesse que son sacrifice ne sera pas vain et ne sera pas oublié.

    Personne ne doit oublier son message d’Amour et de Paix.

    Judas, Lazare…

    Ils sont essentiels pour aider Jésus à accomplir les Anciens Ecrits.

    - Jésus… Lorsque j’ai fait ta connaissance, tu n’étais pas ici par hasard, je me trompe ?

    Je le regarde. Le coin de ses lèvres tressaille pour former un sourire qui achève de chasser mon chagrin.

    ­- C’était une rencontre qui devait s’accomplir.

    Et cette fois, cette réponse ne me laisse pas perplexe.

    Soudain animée d’espoir et de joie, je bondis sur mes pieds :

    - Si des heures sombres doivent nous attendre, autant en profiter tant que nous le pouvons !

    Je tends mes deux mains vers lui, l’invitant à se relever :

    - Ne reste pas seul dans ton coin, viens te réjouir avec nous du retour de Lazare ! Viens changer les idées à Judas qui est on ne peut plus secoué par ta requête ! Profitons de la vie tant que nous le pouvons, sans nous morfondre sur ce qui n’est pas encore arrivé !

    Il me dévisage d’un air pensif pendant quelques instants et finit par se relever, avant de poser ses mains sur mes épaules. Ses lèvres effleurent à peine le sommet de mon front.

    - Garde toujours cet optimisme et cette joie de vivre, Sara, murmure-t-il en resserrant légèrement l’étreinte de ses doigts. Essaye de voir toujours le côté positif de chaque situation, même lorsque celle-ci paraît être faite uniquement d’ombre. Ne laisse jamais le chagrin, la colère ou même la haine s’emparer de toi.

    Avec un sourire, je réponds :

    - Ne t’inquiète pas pour ça, Jésus. Si je me laissais aller à ce que tu viens de dire, ce serait te trahir…

    Il me relâche. Ensemble, nous quittons le Jardin des Oliviers et nous reprenons la route de la maison.

    Sur le chemin, je songe à ce qu’il m’a dit, ne pouvant m’empêcher d’entendre une espèce de mise en garde, comme s’il voulait me prévenir de quelque chose. Quelque chose qui pourrait me causer un terrible chagrin. Mais je me suis résignée à l’idée de sa Mort, savoir qu’il reviendra ensuite me réconforte et m’aide à accepter… Que pourrait-il arriver de plus tragique ? Une fois que cette épreuve sera passée, tout ira bien…

    - Ils sont là, regarde !

    Comme des années auparavant, j’aperçois les silhouettes de Judas et Lazare qui viennent en courant à notre rencontre.

    Je me précipite vers mon époux et me jette à son cou, réalisant encore une fois la chance inouïe que j’ai de l’avoir à mes côtés. Ses bras me serrent contre lui, et je ne peux que me réjouir de réaliser que chacun de ses gestes est la preuve qu’il est toujours en vie.

    Judas est plus réservé, toujours tracassé, mais il parvient à sourire.

    Jésus passe un bras amical autour de ses épaules :

    - Ton beau-frère est vivant, Judas, offre-moi donc un verre de ton meilleur vin pour fêter ça.

    Le sourire de mon frère devient alors beaucoup plus sincère. Il part devant, en compagnie de notre Ami, tandis que je traine un peu en retrait, avec Lazare.

     


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  • Sara :

    Assise sur le versant de la colline, je regarde le tombeau en contrebas. Lazare est là-dedans.  Proche et totalement inaccessible à la fois puisque la pierre ferme le tombeau et empêche quiconque d’entrer.

    C’est donc ainsi que ça sera à présent… Si je veux « voir » mon époux, il me faudra venir ici et contempler cette tombe fermée. Je ne suis pas sûre d’avoir la force nécessaire de supporter ça bien longtemps.

    Tout me semble vide et sans intérêt. Je survis plus que je ne vis. Et j’ai froid… tellement froid depuis qu’il est parti…

    - Sara !

    Je sursaute en entendant cette voix familière que je n’espérais plus et je me retourne en levant les yeux vers le sommet de la colline.

    - Judas !

    Mon grand frère adoré est là !

    Mue par un brusque regain d’énergie, je bondis sur mes pieds et je grimpe en courant jusqu’à lui. Il me réceptionne contre son torse et m’étreint en murmurant :

    - Je suis désolé… tellement désolé… on a eu votre message hier soir.

    Il m’embrasse dans les cheveux, me serre encore, me câline comme si j’étais une petite fille. Et je craque. J’ai été incapable de verser la moindre larme depuis l’instant où j’ai retrouvé Lazare complètement froid. L’étreinte chaleureuse de Judas brise quelque chose en moi et j’éclate en sanglots en m’accrochant à lui, libérant un flot de pleurs que je n’aurais pas cru être capable de contenir.

    - Ne pleure pas, Sara, Lazare est seulement endormi.

    Collée à Judas, je tourne la tête vers Jésus qui s’est approché de nous en me demandant ce qu’il raconte.

    - Il est dans ce tombeau depuis quatre jours, et avant ça je peux te garantir qu’il était on ne peut plus… parti…

    Il sourit et fait signe à un groupe derrière lui :

    - Thomas, Jehan, Simon, André, descendez et retirer la pierre devant ce tombeau !

    Les interpellés échangent des coups d’œil perplexes mais se dépêchent d’aller obéir. Je prends conscience de la foule qui se tient là également. Judas ne mentait pas quand ils disaient que les gens suivaient et venaient de loin. Des tas et des tas de personnes sont en train de gravir le versant, de s’installer dans l’herbe, de regarder Jésus dans l’attente de ce qu’il va dire ou faire… Combien sont-ils ? Plus d’une centaine, au premier coup d’œil.

    - Viens, murmure Judas.

    Il m’éloigne de la foule qui envahit les lieux, nous redescendons avec notre Ami vers le Tombeau.

     

    Judas :

    En silence, je garde Sara contre moi tandis que les Disciples s’éloignent rapidement après avoir poussé la pierre. L’ouverture du Tombeau à présent ouvert attire mon regard, je retiens un peu mon souffle.

    Mon meilleur ami est là-dedans et il est mort. Et je n’étais pas là quand il est décédé…

    Sara a dû vivre un véritable cauchemar ces derniers jours, j’ai l’impression que je ne saurais pas trouver les mots pour la réconforter. Elle s’agrippe désespérément à moi, l’air totalement perdue. D’une main douce, je lui caresse les cheveux en notant que Marie et Marthe sont également présentes et regardent Jésus comme s’il était un peu fou. Comme les autres, elles se tiennent à distance de nous et du Tombeau, comme s’ils avaient peur… mais peur de quoi ?

    Mon Ami se tient près de nous, il contemple paisiblement l’entrée. Je remarque alors que sa bouche remue sous une prière silencieuse que je parviens à déchiffrer sur ses lèvres :

    - Père, je te rends grâce d’exaucer ma Prière, car maintenant cette foule qui m’environne pourra croire que je suis la Résurrection et la Vie.

    Je tressaille tandis que ses yeux semblent briller plus vivement que d’habitude. Il écarte soudain son bras gauche sur le côté et lève le droit en clamant d’une voix forte :

    - Lazare ! Lève-toi !

    Un silence de plomb règne sur les lieux durant les quelques secondes qui suivent. Puis quelqu’un pousse une exclamation de surprise.

    La silhouette de Lazare se dessine à l’entrée du tombeau. Je sens Sara défaillir un peu et je renforce la prise de mes bras autour d’elle tandis que ses jambes lui font défaut sous l’émotion.

    Mon beau-frère cligne des yeux en se débarrassant maladroitement d’une partie des linges dans lesquels il a été enveloppé et il lève une main pour se protéger du soleil qui l’aveugle.

    Ne pouvant rester plus longtemps en arrière, ses sœurs se précipitent vers lui en poussant des exclamations de joie.

    Sara fixe Jésus avec un regard débordant de reconnaissance et d’amour. Il lui sourit à nouveau et les larmes de ma petite sœur cessent enfin de couler.

    J’entends à peine la foule derrière nous, je regarde Lazare qui se dirige droit vers notre Ami. Il s’arrête devant lui, les cheveux noirs voletant avec légèreté dans son dos et met soudain un genou à terre en courbant la tête :

    - Quiconque Vit et Croit en toi, jamais ne mourra.

    Jésus baisse les yeux vers lui et se penche afin de l’attraper par les épaules, l’invitant à se remettre debout. L’un en face de l’autre, ils échangent un regard qui laissent passer énormément de choses, de non-dits, de remerciements…

    Lazare incline finalement la tête avec légèreté et Jésus recule ses mains.

    Avec précaution, je desserre mon étreinte autour de Sara, m’assurant qu’elle s’est assez remise de ses émotions pour tenir sur ses jambes toute seule. Ma petite inquiétude s’estompe dès que je la vois bondir au cou de son époux ressuscité.

    Ils s’enlacent avec un amour débordant qui fait plaisir à voir. Jésus se remet en mouvement et me dépasse en posant une main légère sur mon épaule au passage, avant de rejoindre la foule et les Disciples.

    Je ferme les yeux en prenant une profonde inspiration.

    La mission de Lazare vient d’être accomplie.

    Il va être bientôt mon tour d’agir.


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  • Judas :

    Il fait bon sur la plage. Je laisse le vent jouer avec mes cheveux tandis que je regarde les étoiles se refléter dans la mer. Nous serons bientôt à la maison, je vais pouvoir retrouver ma sœur et mon beau-frère.

    Quel étrange sentiment dans mon cœur. J’ai hâte de retrouver mon chez moi, mais ma joie est teintée de peur lorsque je songe à ce qu’implique notre retour et tout ce qui va s’ensuivre.

    Mais je commence à être las de ce voyage qui dure depuis longtemps à présent. Au fil des années, alors que notre groupe s’agrandissait, j’ai bien remarqué que les autres Disciples se disputaient un peu la place de « favoris » de Jésus. Chacun a envie d’être celui qui le comprend le mieux, celui qui aura les réponses les plus intelligentes, celui qui aura le premier regard approbateur de sa part… Une compétition tellement futile et stupide. Ils savent que je le connais depuis bien plus longtemps qu’eux et souvent ils sont venus me demander « Qu’est-ce qu’il a pu te raconter à toi ? », « Dis-nous tous les secrets du Maître, Judas ! », « Tu as parlé longuement avec lui, hier soir, de quoi avez-vous discuté ? »

    Leurs yeux brillent et ils meurent d’envie d’entendre mes réponses en pensant que ça va les éclairer davantage… Mais les rares fois où je veux leur faire comprendre certaines choses, ils ne comprennent pas. Ou ne veulent pas comprendre. Ou tout simplement, ils ne réalisent pas que Jésus leur a déjà dit ce qu’ils me demandent Ils pensent aussi que chaque parole qu’il dit est forcément importante. Un jour, faudra que j’ose leur dire qu’il m’a simplement avoué adorer le gratin dauphinois préparé par Lazare et que ce dernier devrait en faire plus souvent.

    Un sourire amusé étire mes lèvres à cette pensée tandis que j’imagine la tête des dix autres si je leur répondais vraiment ça à l’occasion. Ça serait si drôle.

    Néanmoins, je sais que je ne peux pas tout leur dire non plus. C’est à eux d’apprendre à comprendre à leur rythme.

    Et s’ils savaient jusqu’à quel point je suis lié à Jésus, la jalousie pourrait les consumer. Le feu de l’amour pourrait alors devenir un feu de jalousie et tout brûler sur place au lieu d’éclairer le chemin.

    Je retire mes sandales et m’avance un peu plus sur le sable chauffé par le soleil de la journée. L’eau salée vient me lécher les orteils tandis que je laisse mon regard se perdre au loin.

    Je sens Sa présence à mes côtés quelques instants plus tard, il s’est approché sans bruit. Sa voix est un murmure :

    - La Volonté de mon Père va bientôt devoir s’accomplir, Judas.

    Je frissonne et croise les bras comme pour me protéger d’un vent froid inexistant :

    - Que faudra-t-il que je fasse… ?

    - M’aider à mourir, à quitter mon habit de chair.

    Je ferme les yeux, accablé. C’est moi qui aie envie de mourir.

    - Ne me demande pas de te planter un couteau dans la gorge.

    - Tu sais parfaitement que ce n’est pas ainsi qu’il faudra agir.

    Cherchant désespérément à me débarrasser de cette mission peu réjouissante, je cherche hâtivement un prétexte.

    - Ils n’ont pas eu besoin de quelqu’un pour mettre ton cousin à mort. Il ne leur faudra pas longtemps de toute façon pour trouver un prétexte et t’arrêter.

    - Judas !

    Le ton de reproche me fait rougir. Je baisse piteusement les yeux.

    - Judas…

    Cette fois-ci, la voix est douce. Son bras se glisse autour de mes épaules tandis qu’il me réconforte et m’apporte un peu de courage :

    - Pour respecter Sa Volonté, j’ai besoin de toi… Lazare aussi a un rôle à jouer. Mais le tien est plus important encore et tu ne dois pas me faire défaut.

    Une Trinité…

    - Tu es comme mon Frère, Judas, mon Frère par l’Esprit. Mon Bien Aimé Judas. A l’image du Père, nous sommes Un.

    Je tourne les yeux vers lui pour plonger dans son regard limpide. Son bras est toujours enroulé autour de mes épaules et son visage est près du mien, paisible, calme… si calme…

    A mi-voix, je murmure :

    - Un comme l’Amant, l’Aimé et l’Amour sont Un…

    Il sourit, approbateur.

    Nous sommes Un.

    - Ton rôle est ingrat, mon Bien Aimé Judas, j’en ai conscience, reprend Jésus dans un chuchotement. L’Ombre que tu vas jeter pour accomplir Sa Volonté mettra en avant ma Lumière.

    - Tout ça pour prendre le Péché du Monde sur tes épaules, hein…

    Un soupir soulève mon torse, j’observe encore sa figure proche de la mienne et je finis par acquiescer :

    - Je ferais ce qui doit être fait…  Je ne te trahirai pas, Jésus, tu peux compter sur moi pour accomplir ma mission.

    Et je ne peux pas revenir sur cette promesse. Il faudra que j’y arrive, que je tienne le coup.

    Mon Ami redresse un peu la tête et embrasse ma tempe en laissant échapper dans un murmure :

    - Judas Verus Lucifer* (Judas Véritable Porteur de Lumière)

    Ainsi en sera-t-il.

    Je ferme les paupières en restant contre Celui à qui je suis Lié pour l’Eternité.


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  • La quinte de toux qui anime Lazare me noue les entrailles. Depuis trois jours, il est malade comme un chien et les médicaments n’ont pas l’air de vouloir faire effet. Soucieuse, mais essayant de ne pas lui montrer, je suis assise sur le bord du lit et je lui caresse les cheveux.

    - Tu as besoin de quelque chose ? A boire ?

    Il fait non de la tête, les yeux fiévreux, le teint pâle.

    - Reste juste avec moi, Sara, c’est tout ce que je veux.

    Sa main attrape la mienne et la serre. J’ai toujours aimé la chaleur qui se dégageait de lui, c’est rassurant et réconfortant, mais je n’aime pas cette chaleur brûlante là, celle de la fièvre… cette chaleur me terrifie.

    - Judas nous a dit qu’ils reviendraient pour les Fêtes d’Avril… Tu crois que tu peux tenir le coup jusque-là… ?

    Il cligne des yeux, son pouce caresse doucement le dos de ma main pour me rassurer.

    - A quoi tu penses, Sara ?

    - Jésus fait je ne sais pas combien de miracles par jour, il guérit les paralysés, les malades… il peut surement faire quelque chose pour toi, si le traitement ne marche pas… Tu es son ami, après tout, il peut bien… t’aider.

    Laz reste silencieux. Il réfléchit à la question. J’écarte les mèches d’ébène collées à son front par la sueur en écoutant sa respiration un peu saccadée.

    - On ne peut pas demander à Jésus d’accélérer son retour pour le simple plaisir de me soigner, finit-il par répondre à mi-voix. Tu l’as dit à l’instant, il soigne bon nombre d’autres personnes tous les jours… s’il se dépêche de revenir juste pour moi, il va laisser d’autres gens de côté et peut-être que certains qu’il aurait pu sauver vont mourir.  Je ne veux pas qu’il délaisse les autres, juste pour mon cas personnel.

    Avec un léger sourire, il ajoute :

    - Et puis, je vais m’en sortir, alors ne t’inquiète pas trop et laisse-le continuer tranquillement son voyage.

    Je lui rends tant bien que mal son sourire, mais j’ai l’impression d’avoir une crampe dans la mâchoire.

    Lazare ferme les yeux. Je reste près de lui tandis que le sommeil l’emporte, je me rassure comme je peux en l’écoutant respirer, en regardant son torse se soulever à chaque respiration…

    Tu dois t’en sortir, mon amour…

    Peut-être puis-je quand même prévenir Judas de l’état de santé de Laz ? Ainsi, je ne suis pas en train d’appeler Jésus à l’aide, je ne fais que prévenir… et ils aviseront eux-mêmes s’ils rentrent plus vite ou non.

    Ouais… je vais faire ça… Si demain matin, l’état de santé de mon tendre époux n’a pas connu d’amélioration, j’enverrai un message.

     

    ~

     

    Judas :

    Le soleil est haut dans le ciel et c’est encore une journée de folie pour Jésus. Heureusement, il a daigné m’écouter tout de même et s’accorde une vraie pause midi, à l’écart et sans miracle. Assis sur le bord d’une fontaine, il profite du calme. Ou presque. Des enfants ont échappé à la vigilance de leurs parents et sont venus se joindre à lui, mais ils ne sont pas gênants. Jésus aime beaucoup la compagnie des enfants, ils ont beau être « petits » ils sont parfois beaucoup plus perspicaces que les adultes et ils écoutent ses Paroles avec une attention candide qui n’est pas noircie par l’égo. Un petit garçon aux cheveux noirs et aux yeux verts s’est carrément mis dans la fontaine et verse de l’eau sur la tête d’un de ses camarades à la chevelure de neige :

    - Je te baptise ! Tu es lavé de tes péchés !

    - J’étais pas sale ! proteste l’autre enfant.

    - Plus maintenant ! rétorque celui qui a « baptisé », puisque je t’ai lavé !

    Amusé par ce petit numéro ambulant, Jésus rit et ébouriffe la tignasse noire. Assis à côté de lui, sage, un autre enfant, tout blond celui là, regarde mon Ami avec de grands yeux curieux et respectueux. Il finit par demander timidement :

    - Tu nous racontes une histoire ?

    - Oh oui, une histoire ! s’écrient les deux autres immédiatement.

    Je croise les bras, adossé contre le mur en les observant de loin.

    - Judas !

    Tournant la tête, j’aperçois Jehan qui court vers moi en portant une lettre :

    - C’est arrivé à l’instant, pour toi !

    - Merci !

    Je récupère le courrier sans attendre, impatient d’avoir des nouvelles de ma sœur et de mon beau-frère. Mais à mesure que je parcours les lignes, mon sourire s’estompe pour céder la place à une certaine inquiétude.

    Jésus a fini de raconter son histoire, il me rejoint en portant le petit blondinet dans ses bras :

    - Tu es soucieux… De mauvaises nouvelles ?

    - Lazare est malade, ça semble grave et Sara a l’air folle d’inquiétude.

    Il hoche la tête pour lui-même, le regard un peu perdu dans le vague. Je replie le courrier et le glisse dans la poche de ma veste.

    - Ne t’inquiète pas, Judas, dans une semaine maximum nous serons prêts d’eux.

    Mon regard coulisse vers lui, je ne dis rien. Nous rentrons bientôt, c’est vrai… mais je n’ai pas non plus oublié notre discussion dans sa chambre. Je ne sais que trop bien ce qu’implique notre retour, nous ne repartirons plus en voyage après ça…

    ~

     

    Lazare est mort.

    Mon monde s’est écroulé. J’ai été incapable de prendre les choses en main et sans Marie et Marthe pour gérer, je ne sais pas ce que j’aurais fait.

    Lazare est parti. Sans moi.

    Il s’est endormi un soir, et j’avais l’impression qu’il allait un peu mieux, j’avais même bon espoir de voir sa santé s’améliorer enfin, que les médicaments allaient enfin faire effet… mais non… au matin, toute chaleur l’avait quitté.

    Il était froid. Si froid…

    Je n’arrive pas à me faire à cette idée. A chaque coin et recoin de la maison, je m’attends à entendre sa voix, à sentir ses bras adorés me serrer soudain contre son corps chaud et plein de vie…

    Et Judas qui n’est pas là… Marthe a carrément envoyé quelqu’un les prévenir, pour que ça aille plus vite qu’un courrier. Quand est-ce qu’elle a fait ça ? Je ne sais plus… J’ai l’impression d’être totalement déconnectée de tout ce qui m’entoure depuis que Lazare s’en est allé. Et je ne sais même pas si le Messager est arrivé.

    J’ai toujours connu Laz… Il était déjà le meilleur ami de Judas lorsque je suis née, alors je ne sais pas ce que c’est que de vivre sans l’avoir au minimum dans la maison voisine.

    Et pauvre Judas… Il va culpabiliser de ne pas avoir été là pour ses derniers instants et d’avoir manqué la mise en tombeau.

    Maintenant que Lazare n’est plus là, est-ce que ça serait égoïste de ma part de demander à mon grand frère de rester à la maison… ? Au moins quelques temps. Ou peut-être qu’au contraire, il aura encore plus besoin de suivre Jésus, pour se changer les idées…

    Je suis totalement perdue, je n’ai plus le moindre repère. Chaque jour est une épreuve et à l’heure actuelle je suis totalement angoissée à l’idée de me dire que je dois continuer à vivre malgré tout, à accomplir mes travaux de couture, à aller les vendre… pour rentrer à la maison ensuite et… être seule. Marie et Marthe sont là, bien sûr, mais…  mais ce n’est pas pareil. Elles ne sont pas Lazare.

    Il est irremplaçable.

    D’ailleurs, je suis incapable de retourner dans la maison, dans notre chambre. Trop de souvenirs. Je suis retournée m’installer dans la demeure de mon enfance et j’ai une nette tendance à squatter la chambre de Judas, ce qui ne m’empêche pas de traverser le jardin commun tous les jours pour aller voir mes belles-sœurs et travailler avec elles.

    Parfois, je ne peux m’empêcher d’en vouloir un peu à Jésus. Bien sûr, je comprends les arguments de Lazare qui disait que notre Ami avait aussi d’autres gens à s’occuper, tout ça… mais quand même… Ses occupations sont-elles donc plus importantes que la survie d’un ami ? Si ça avait été Judas, le malade, aurait-il laissé faire ainsi les choses ? Ou aurait-il accouru à son chevet pour le sauver ?

    Je ne sais pas…

    J’ai envie d’en vouloir absolument à quelqu’un et c’est facile d’en vouloir au « Faiseur de Miracles qui ne vient même pas soigner son Ami ». Une maladie, ce n’est pas tangible, je ne peux pas lui donner forme et la frapper jusqu’à ce qu’elle meurt elle-même entre mes doigts.

    Est-ce pour autant plus intelligent d’en vouloir à Jésus ? Si je lui balance cinquante reproches, est-ce que ça me soulagera vraiment ? Pas sûre… Et puis, je n’ai aucun droit sur lui, je ne pouvais pas non plus le kidnapper et le forcer à venir au chevet de mon époux agonisant.

    Les Fêtes d’Avril, c’est bientôt. Ils seront sous peu à la maison, il faut juste que je m’arme un peu de patience et que je survive tant bien que mal en les attendant… Les jours à venir vont me donner l’impression de durer des mois, mais ça finira bien par passer. Je crois. J’espère.


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